Des troupes saoudiennes à Bahreïn, les chiites parlent de guerre


L’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ont dépêché lundi des contingents militaires à Bahreïn, à la demande de leur voisin et allié en proie à une révolte de sa majorité chiite, qui parle de « déclaration de guerre. »

Le détachement saoudien, fort d’un millier d’hommes, et les troupes émiraties, moitié moins nombreuses, interviennent dans le cadre du Conseil de coopération du Golfe (CCG), dont Bahreïn a sollicité l’aide pour venir à bout de ce soulèvement susceptible de menacer la dynastie des Khalifa.

« Les autres pays du Golfe participeront aussi à la restauration du calme et de l’ordre à Bahreïn », a déclaré le cheikh Abdallah ben Zayed al Nahayan, ministre des Affaires étrangères des Emirats qui se trouvait lundi à Paris en marge d’une réunion du G8.

Quelque 150 transports de troupes blindés ainsi qu »‘une cinquantaine d’autres véhicules – jeeps, cars, ambulances et canons à eau – ont pénétré sur le territoire de la petite île, gouvernée depuis le XVIIIe siècle par une dynastie sunnite, en empruntant le pont-digue de 25 km la reliant à l’Arabie.

Des centaines de manifestants chiites bahreïnis restent retranchés derrière des barricades de fortune aux abords de la place de la Perle, haut lieu de la contestation politique dans la capitale, Manama, depuis le mois dernier.

On ignore la destination finale du convoi saoudien. Mais, des témoins rapportent que les militaires ont pris la direction du quartier sunnite de Riffa, où réside la famille royale et où se trouve un hôpital militaire.

Leur mission et de « protéger les installations gouvernementales », dit-on de source saoudienne.

LE SPECTRE DE L’IRAN

Outre Bahreïn, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, le Conseil de coopération du Golfe (CCG), alliance politique, militaire et économique, comprend le Koweït, le Qatar et Oman, autant de monarchies sunnites qui s’inquiètent de l’agitation chiite chez le plus vulnérable de leur partenaire.

Le royaume wahhabite, qui domine le CCG, surveille avec d’autant plus d’inquiétude la situation à Bahreïn qu’il redoute une contagion à ses provinces orientales pétrolières, peuplées par d’importantes minorités chiites et où de petites manifestations ont déjà eu lieu.

Ryad soupçonne l’Iran, la puissance chiite régionale, de velléités d’ingérence. Bahreïn n’hésite d’ailleurs pas à accuser ses opposants de recevoir une aide de la République islamique, dont les pétromonarchies du Golfe mais aussi des pays comme l’Egypte et Israël craignent l’influence croissante dans la région.

Dimanche, les affrontements entre manifestants chiites et forces de l’ordre à Bahreïn avaient été d’une violence sans précédent depuis le 17 février, date à laquelle sept personnes avaient été tuées par l’armée.

Après avoir tenté de repousser les protestataires pendant plusieurs heures, la police avait reculé et de jeunes manifestants avaient dressé des barricades en travers de l’avenue qui conduit au quartier d’affaires Financial Harbour de Manama.

Ces barricades étaient toujours en place lundi. Les manifestants contrôlaient les voitures à l’entrée de la place de la Perle. De l’autre côté de l’avenue, les policiers ont mis en place un barrage pour empêcher les véhicules de rejoindre le quartier d’affaires en provenance de l’aéroport.

« PAS UNE INVASION », DIT WASHINGTON

Les partis d’opposition, dont le Wefak, le principal mouvement chiite, ont dénoncé toute intervention militaire par les airs, la mer ou la terre comme une « agression contre des citoyens sans défense ».

« Nous ne partirons jamais. Pourquoi aurions-nous peur ? Nous n’avons pas peur dans notre pays », s’est exclamé un manifestant, Abdallah, interrogé sur l’éventuelle intervention saoudienne contre les manifestants.

Les Etats-Unis ont invité les militaires saoudiens et les membres du CCG à la retenue.

« Nous avons vu les informations dont vous parlez. Il ne s’agit pas de l’invasion d’un pays. Comme nous l’avons fait à plusieurs reprises, nous invitons le gouvernement bahreïni et les autres Etats membres du CCG à faire preuve de retenue », a déclaré Jay Carney, porte-parole de la Maison blanche, lors d’une conférence de presse.

Signe que l’opposition du petit royaume et la monarchie seraient peut-être sur le point de trouver une issue à la crise, des groupes d’opposition ont discuté avec le prince héritier Salman al Khalifa des modalités d’un dialogue national.

Le prince Salman leur a promis que ce dialogue porterait sur des revendications clés des manifestants, dont un accroissement des pouvoirs du parlement, une réforme du gouvernement et une modification de la carte électorale.

Mais l’opposition est de plus en plus divisée entre modérés, dont le Wefak, prêts à discuter des réformes politiques avec la dynastie sunnite au pouvoir et des petites formations chiites plus radicales, qui veulent carrément abolir la monarchie.

Avec Ulf Laessing à Ryad; Jean-Stéphane Brosse, Marc Delteil et Jean-Philippe Lefief pour le service français