Tunisie Verte : Le parti écologiste qui a refusé de s’inféoder à la dictature


Après sept ans de quasi-clandestinité, Tunisie Verte apparaît au grand jour et œuvre à rassembler les écologistes autour d’un projet qui garantisse les droits des générations futures à une vie digne.
Jusqu’au 17 janvier dernier, Tunisie Verte était dans une situation arbitraire et assez caricaturale de la démocratie en trompe-l’œil appliquée par l’ancien régime. Illégal dans son propre pays, ce parti était reconnu par le Parti Vert Européen et, de surcroît, membre de la fédération des verts africains et du réseau international Global Green. Le motif de cette situation ubuesque tenait au fait que cette formation de tendance écologiste a refusé catégoriquement de s’inféoder à un régime qui se souciait comme d’une guigne de menaces qui pesaient sur les équilibres naturels dans le pays.

La naissance de Tunisie Verte remonte à 2004 quand Abdelkader Zitouni, un haut cadre à la SNIT et à la SPROLS qui a réalisé environ 25.000 logements sociaux, ressent l’urgence de lutter pour la préservation des équilibres naturels dans un pays qui ressemblait à un chantier à ciel ouvert. «Technicien sur les chantiers, je voyais les problèmes écologiques liés à l’aménagement du territoire. On faisait de notre mieux, quelques espaces verts, une finition correcte, mais je sentais qu’il y avait un problème plus général, un oxygène vert qui manquait. Bien vite, j’ai pu réunir un groupe de militants solides sur cet enjeu. Un recrutement plus large n’était pas possible », raconte Zitouni. Et d’ajouter: «L’année 2003 a été une année de sécheresse terrible, plus encore en Tunisie qu’en Europe. Beaucoup de personnes âgées sont mortes.

Mais en Tunisie, on n’en n’a rien dit. On s’est dit qu’il manquait un parti vert pour s’inquiéter du réchauffement climatique. On a préparé une plate-forme sur la manière dont la question environnementale se pose en Tunisie. Toute la presse tunisienne et internationale a salué cette initiative nouvelle, inédite dans le paysage politique maghrébin ».
Hold-up politique

Convaincus de la noblesse de leur cause, Abdelkader Zitouni et ses compagnons ont déposé une demande d’autorisation du parti Tunisie Verte en avril 2004. Une demande restée sans suite ! « On a passé une journée entière au ministère de l’Intérieur pour obtenir l’autorisation d’exister comme parti. Ils ont fait semblant d’accepter le dossier, mais sans nous remettre le récépissé qui confirmait l’accord », précise le fondateur du premier parti vert tunisien.

Le 3 mars 2006, un autre parti politique se réclamant aussi de l’écologie, le Parti des verts pour le progrès (PVP), reçoit son autorisation. « La dictature de Ben Ali a choisi ses verts. C’est un véritable hold-up politique », avait alors déclaré Abdelkader Zitouni.
Les partis verts européens ne s’y sont pas trompés et ont maintenu leur confiance à «Tunisie Verte. « Nous dénonçons avec indignation l’imposture avec laquelle le pouvoir dictatorial de Ben Ali vient de légaliser un pseudo parti Vert entièrement à sa solde quand le véritable parti Vert tunisien, La Tunisie Verte, dirigé par Abdelkader Zitouni, attend vainement sa légalisation depuis près de deux ans. Il s’agit d’une imposture et d’un hold-up politique, destiné à usurper le label « Vert » dans un pays où il risquait de devenir gênant », avaient précisé les verts européens dans un communique publié quelques jours après la légalisation du PVP.

Selon ces partis européens, l’interdiction de Tunisie Verte s’explique par le fait que cette formation « mettait en avant non seulement la défense de l’environnement mais aussi la démocratie, les droits de l’Homme et les droits des femmes».

Combat dans la clandestinité

Fort du soutien des verts européens, Tunisie Verte s’est employé depuis sa naissance à dénoncer vigoureusement la détérioration de la situation environnementale en Tunisie et réclamer la libéralisation de la presse et la démocratisation de la vie politique.

A travers des entretiens dans la presse écrite ou en ligne, ce parti a dénoncé la détérioration de plusieurs sites environnementaux (dessèchement des oasis du sud et pollution du littoral de Sfax, Gabès ou Bizerte) causée par l’«exploitation excessive » des ressources et l’expansion effrénée de certaines zones industrielles polluantes. Les positions fermes du parti expliquent la répression qui s’était abattue sur ses militants. «La police était constamment à mes trousses. Chaque fois que je sortais de chez moi, j’étais suivi. Au retour d’un déplacement à Paris, ils ont volé mes valises à l’aéroport, pleines de vêtements et de cadeaux de la part de mon fils pour sa mère. Ce genre de vexations était typique de leur manière de faire: la mesquinerie d’un Etat-voyou», témoigne Abdelkader Zitouni qui reconnaît, toutefois, que ses liens maintenus avec les Verts français lui ont servi de protection contre le dictateur.

Selon lui, deux militants du parti qui œuvraient dans la clandestinité ont même trouvé la mort en raison des fortes pressions qui pesaient sur eux (redressement fiscal, licenciement du travail, etc.).

Gouvernement non représentatif

Au plus fort de la révolution qui a contraint Ben Ali à s’enfuir, Tunisie Verte a clairement affiché son soutien au mouvement de la jeunesse de Sidi Bouzid et dans tout le pays et condamné le recours à la violence contre les jeunes manifestants, ce qui lui a valu plusieurs sympathies. «Les éléments les plus combatifs de Sidi Bouzid ont choisi spontanément d’adhérer à Tunisie Verte, après avoir vu notre orientation. J’ai eu la chance de participer à la première émission libre à la télévision, ce qui m’a valu pas mal de sympathies », se félicite Zitouni.

Le parti a été finalement légalisé le 17 janvier 2011 par le gouvernement d’union nationale qui comprenait plusieurs ministres ayant servi sous Ben Ali. Cette reconnaissance officielle n’a pas empêché le fondateur de la première formation écologiste en Tunisie de critiquer la composition du nouveau gouvernement. «Ce gouvernement provisoire ne représente pas le peuple, ni ses martyrs. Où sont-ils dans ce gouvernement, ceux qui se sont battus?», s’est-il interrogé tout récemment.

Le parti s’efforce aujourd’hui de rassembler les écologistes autour d’un projet qui garantisse les droits des générations futures à une vie digne malgré un manque cruel de moyens matériels. « Depuis le 14 janvier, je reçois dix messages par jour de docteurs, d’ingénieurs (biologie marine, énergie nucléaire,…) ou de simples gens qui veulent s’inscrire à Tunisie Verte (…) mais nous avons des difficultés matérielles à organiser des réunions », précise Zitouni, dont le parti a récemment annoncé qu’il se présenterait aux élections présidentielles…

Walid khefif