A Tunis, une commission enquête sur les victimes de la révolution


Tunis Envoyée spéciale – Le bureau des plaintes se situe à deux niveaux : au troisième étage, on accueille les familles des « martyrs » de la révolution tunisienne ; au deuxième, les victimes de la corruption. Plus haut, au quatrième, il y a ceux qui réfléchissent, autour du juriste Yadh Ben Achour, ancien membre du Conseil constitutionnel, aux réformes électorales nécessaires pour les futures élections présidentielle et législatives.

Rue Kheireddine Pacha, dans le quartier Montplaisir de Tunis, les trois commissions d’enquête créées après la chute de l’ancien président Zine El-Abidine Ben Ali se sont installées dans le même immeuble tout blanc qui porte encore sur sa façade l’enseigne Banque de l’habitat.

Dehors, la foule s’impatiente. Depuis quelques jours, dès 8 heures du matin, les Tunisiens se pressent aux portes d’entrée du bâtiment. C’est à qui prendra à témoin son voisin. « Mes terrains, ils m’ont pris mes terrains ! », crie un homme en brandissant des papiers. Un jeune s’énerve, la jambe appuyée sur une béquille : « Battu par la police » le 13 janvier, jure-t-il. Le petit hall d’entrée est déjà plein de femmes et d’hommes debout ou assis, qui attendent d’être reçus.

Mais rien n’est encore prêt. Les bureaux viennent à peine d’être déballés, les lignes téléphoniques ne sont pas toutes raccordées. Au troisième étage, une salle porte les stigmates d’une intervention rapide destinée à installer une porte blindée. « C’est ici que nous allons entreposer tous les dossiers, nous attendons cinq coffres », explique, en faisant le tour du propriétaire, Taoufik Bouderbala, président de la commission nationale d’investigation sur les violences policières.

La mission de celle-ci consiste à enquêter sur les morts, les blessés et les dégâts matériels causés par des forces de sécurité durant les jours qui ont précédé la chute de l’ancien régime. « Depuis le 17 décembre 2010 (date de l’immolation par le feu de Mohammed Bouazizi, signal de départ du soulèvement tunisien), jusqu’à l’apaisement total de la situation, c’est-à-dire encore aujourd’hui », souligne M. Bouderbala, un avocat, ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme.

Les premiers dossiers sont entreposés sur une simple étagère dans une pièce dénudée. Le 31 janvier, la famille de Khaled est venue déposer le sien. Né en juillet 1985, le jeune homme a été tué le 14 janvier de trois balles, sur la place dite du « 18-Janvier », dans le quartier d’Ettadhamen, la banlieue la plus peuplée de Tunis. L’enveloppe en papier kraft comprend une déclaration, le permis d’inhumer, le rapport du médecin légiste de l’hôpital, une liste écrite au stylo-bille de témoins et plusieurs photos. On y voit clairement les impacts de balles, à la tête, au bras et à l’épaule.

Dessous, il y a le dossier d’un homme de 30 ans, décédé le 16 janvier dans le gouvernorat de Ben Arous, près de Tunis, d’une blessure par balle. Un bref rapport précise qu’il s’agit d’un détenu qui s’était évadé de la prison de Bizerte. Et puis d’autres, encore.

Selon Habiba Ezzahi Ben Romdhane, ministre de la santé du gouvernement provisoire, le bilan – encore partiel – s’élève à 166 personnes tuées par balles, plus 72 détenus, entre le 17 décembre et le 25 janvier. « Ces chiffres recensent uniquement les personnes qui ont été admises dans un hôpital », précise la ministre.

Tunis a payé le plus lourd tribut avec 47 personnes tuées par balles, devant Bizerte (29 morts), Sousse (15), Kasserine (12) et Sidi Bouzid (6). Durant la même période, sur 1 207 personnes grièvement blessées accueillies par les hôpitaux, 693 l’avaient été par balles. Le plus grand nombre de blessés par arme à feu a été enregistré à Sousse (144), devant Tunis (94) et Kasserine (81). Autre enseignement fourni par ce bilan communiqué au Monde : la majorité des morts par balles a eu lieu entre le 9 et le 17 janvier. Rien que le 14 janvier, jour de la fuite de M. Ben Ali, 31 personnes tuées ont été recensées, dont 18 dans la seule région de Tunis.

« Des policiers ont tiré à bout portant », soupire M. Bouderbala, qui se dit déterminé à convoquer les suspects « pour remonter l’échelle des responsabilités jusqu’aux donneurs d’ordre ». Parmi les victimes sur lesquelles la commission compte se pencher figurent aussi le cas de Lucas Mebrouk Dolega, le photographe français décédé le 14 janvier après avoir reçu une grenade lacrymogène dans la tête, et celui de trois soldats visés par des snipers.

Les plaintes ne sont que la première étape. La commission d’enquête, composée de quinze membres – représentants des associations de défense des droits de l’homme, avocats, médecins, magistrats -, se déplacera ensuite pour procéder à des auditions formelles et enregistrées. « Nous ne mettrons pas moins d’un an », estime son président.

Ce travail, qui se veut rigoureux, risque de susciter du dépit tant l’impatience des Tunisiens est manifeste. La commission d’investigation sur la corruption est déjà submergée de petits et grands dossiers. Dans la file d’attente, un employé de la société d’électricité nationale, STEG, venu dénoncer les « commissions » touchées par la direction, côtoie un étudiant reçu aux concours, mais qui n’a jamais pu obtenir de poste dans l’administration, faute de « piston ».
Isabelle Mandraud