La voix des tunisiens


Bonjour à toutes et à tous,

J’ai l’honneur de vous informer de la création d’un journal de libre expression et
de réflexion sur des questions relatives à la Tunisie. Ce journal, « La Voix des
Tunisiens », a pour principe d’engendrer une Dynamique citoyenne et responsable,
avec laquelle il sera possible à toutes et à tous de participer à la rédaction de
ce journal. J’espère ainsi que vous en ferez echo le plus possible dans vos
colonne, et vous en remercie d’avance.
Je compte sur vos réactions et éventuelles propositions.

Sylla,
Rédacteur en Chef.
voixdestunisiens@yahoo.fr

LA VOIX DES TUNISIENS
N°1 Mars-Avril 2006

EDITO
Pour la création d’une Dynamique

En ce mois de mars 2006, la Tunisie célèbre une date hautement importante et symbolique, celle du cinquantenaire de l’Indépendance. C’est en effet le 20 mars 1956 que la Tunisie, s’est officiellement libérée du joug colonial français, ce Protectorat qui s’était transformé en un régime d’administration directe et d’implantation depuis 1881. La conquête de l’Indépendance s’est effectuée après maints combats et sacrifices, motivés par un nationalisme tunisien affirmé, intégré au sein d’un mouvement d’émancipation, de libération nationale animé par Habib Bourguiba et son équipe, de manière habile et responsable, évitant de plonger le pays dans la guerre civile. L’accession à la souveraineté a permis naturellement la renaissance d’une nation et la création puis la consolidation d’un Etat. Cette commémoration est ainsi l’occasion de dresser un bilan du chemin parcouru par le pays après un demi siècle de souveraineté, de faire le point sur les différents progrès accomplis, les acquis mais aussi les difficultés et les carences.

Les acquis dont jouit la Tunisie demeurent nombreux et résultent d’une politique active et éclairée mise en place après la proclamation de la République, et dont Bourguiba fut le premier Président. Outre la création d’un Etat et de ses institutions, l’édification de la nation tunisienne s’est principalement articulée autour de l’Education et l’émancipation des femmes, nécessaires à son évolution positive. C’est ainsi qu’avec la promulgation du Code du Statut Personnel par Bourguiba, quelques mois après l’Indépendance, la répudiation des femmes et la polygamie, sont interdites, engendrant par la suite un changement des mentalités qui contribua à établir l’égalité entre hommes et femmes. L’instauration de l’école laïque, gratuite et obligatoire pour tous a permis l’écrasante réduction du taux d’analphabétisme. Aussi, peut-on citer d’autres acquis significatifs comme, le taux croissant et important de diplômés de l’enseignement supérieur, dont celui des femmes est relativement supérieur à celui des hommes, l’émergence d’une classe moyenne, l’accès au soin pour tous, la réduction de la galopante croissance démographique d’alors…
Ces importants acquis constituent le socle social de la Tunisie et il est donc impératif de les consolider plus encore et de veiller à ce qu’aucune régression les concernant ne soit possible.

Bien que Ben Ali, après avoir destitué Bourguiba en 1987 par le fameux « coup d’Etat médical », a su consolider et poursuivre l’évolution positive de certains de ces acquis, de nombreuses difficultés et carences subsistent néanmoins au sein de la Tunisie. Les problèmes de gouvernance, le chômage des jeunes, avec notamment la croissance de plus en plus significative des chômeurs diplômés de l’enseignement supérieur, constituent quelques unes de ces difficultés. Cependant, les déficits de libertés d’expression, d’association et l’arbitraire, demeurent les plus flagrantes carences de la Tunisie. L’acharnement systématique de Ben Ali à vouloir asphyxier l’expression, la critique politique, dénote de cet état de plus en plus préoccupant de dégradation des libertés individuelles et collectives du peuple Tunisien. Cette « répression de l’intellect » a conduit depuis près de vingt ans, a une certaine dépolitisation des masses, lesquels alternent entre résignation et fatalisme.
Il est donc important, urgent même, de rompre avec cette apathie politique grandissante et d’adopter une démarche citoyenne et responsable, amenant ainsi chacun à la sensibilisation sur les questions de gouvernance.

Les Tunisiens, Franco-Tunisien ou autres, doivent donc intégrer une approche citoyenne visant à s’informer justement sur la vie politique, économique et sociale de la Tunisie, dans un premier temps. Après le devoir d’information, élément de base de la citoyenneté, vient la sensibilisation à un ensemble de problématique. Cette sensibilisation doit engendrer par la suite, la critique, intelligente et argumentée. Dès lors que chacun dispose d’un ensemble de clés nécessaires à la compréhension et l’analyse du contexte Tunisien, la phase de réflexion sur un ensemble de solution pouvant être apporté, peut alors débuter. La réflexion de chacun entraînant inéluctablement la proposition, c’est alors l’action militante, responsable et pacifique qui constitue l’aboutissement de cette dynamique citoyenne. Ainsi, cette Dynamique devrait être adoptée par chacun se disant Tunisien, indifférent ou non, et établie par étapes. Car c’est pour sortir de la résignation et du fatalisme ou de l’immobilisme de certains groupes, et pour rompre avec cette croissante tendance à l’état de passivité systématique, voire parfois léthargique, que l’adhésion à une démarche constructive, une dynamique rationnelle doit être effectuée, tout en excluant les différentes approches passionnelles, celles-ci étant inopérantes et inefficaces.

C’est par cette préoccupation de réhabiliter la Raison citoyenne et de déclencher une inscription à cette Dynamique que j’ai décidé de créer, avec d’autres, le journal « La Voix des Tunisiens ». L’objectif principal de ce journal est la création d’un espace de libre expression et de réflexion, ouvert à toutes et à tous, en préservant l’anonymat de chacun. Quiconque le souhaitera, pourra alors envoyer son article à l’adresse suivante, voixdestunisiens@yahoo.fr, lequel sera publié dans le prochain numéro. Aussi, il est raisonnable de penser que plus nous serons nombreux à adhérer à cette Dynamique et à participer à l’écriture de « La Voix des Tunisiens », plus notre réflexion relative aux problématiques de la Tunisie, s’en trouvera enrichie et mûrie. En effet, c’est en coordonnant notre réflexion, en organisant notre action, ensemble, répondant au même principe citoyen, que celles-ci pourront gagner en légitimité et crédibilité auprès de tous. Car si le patriotisme Tunisien existe ou est enfoui, il doit vivre et s’émanciper encore et encore.

Ainsi, pour donner pleinement sens à cette célébration du cinquantenaire de l’Indépendance Tunisienne, nous devons tous, Tunisien, Franco-Tunisien, ou encore sympathisant, consolider plus encore les acquis et veiller avec la plus grande attention à limiter leur érosion. Cela doit nous permettre de nous engager dans la voix de la réflexion sur les problématiques politiques, économiques et sociales de ce pays, visant à instaurer de véritables règles démocratiques, en nous inscrivant tous, à une importante Dynamique, favorisant la Raison citoyenne et responsable.

SYLLA
Directeur et Rédacteur en Chef

Evolutions politiques et contestations au pays du jasmin

Depuis l’Indépendance, l’environnement politique, économique et social en Tunisie, a connu diverses évolutions. Ces évolutions ou transformations parfois, sont souvent le résultat d’un type gouvernance et d’un contexte particulier.

Aux lendemains de l’indépendance, Bourguiba, « le Combattant Suprême », aidé par un charisme et une popularité s’avérant durables durant trois décennies, a assuré à son pays l’unité nationale et une structure politique stable, vecteurs de l’édification de la Tunisie moderne. Le rôle qu’il a joué dans la transformation de la Tunisie en un Etat moderne, alors que ce pays est doté de modestes ressources, était marqué par un lourd colonialisme, le retard et le développement, a été déterminant, primordial. Cette période d’édification d’une Nation après l’indépendance puis sa consolidation a nécessité la dominance du champs politique du parti au pouvoir, le Néo-Destour, devenu en 1964, le Parti Socialiste Destourien (PSD).
L’ensemble des politiques et des projets mis en place durant les quinze premières années de l’indépendance, pour promouvoir le développement national, étaient animés par une importance primordiale accordée à l’Education, l’évolution libérale des mœurs, avec l’émancipation des femmes. Ainsi, l’établissement de la modernité allait de pair avec celle de la promotion de l’individu, sa responsabilité citoyenne et la modernisation sociale en général. La bataille contre le sous développement pouvait être remportée en suscitant une « révolution psychologique », faisant ainsi de chaque tunisien des citoyens éclairés capables d’initiative et telle était la philosophie politique de Bourguiba. Pensant que pour que cette révolution psychologique ait lieu, une élite compétente, militante et progressiste devait assumer le pouvoir et s’assurer du contrôle de l’Etat. Peu à peu de nombreux espace d’expression sont apparus, reflétant une certaine maturité du peuple concernant les questions de société. Les universités demeuraient dans les années 1960, et notamment par le syndicat l’UGET (Union Générale des Etudiants Tunisiens), un lieu dynamique et actif et dans lequel les étudiants avaient la possibilité de débattre ou de contester certaines mesures politiques, bien que cet espace contestataire fut amoindri à la fin des années 1960 et 1970. Avec la montée de courants au sein du PSD, le régime fit preuve, lors du congrès en 1971, d’une volonté d’ouverture politique, privilégiant ainsi une forme de libéralisme politique et de compromis avec des débats libres, ouverts et démocratiques, notamment concernant la constitution des membres du bureau politique. Estimant que le régime à parti unique n’était plus adapté, les libéraux formèrent en 1976, le Mouvement des Démocrates Socialistes (MDS), dirigé par l’ancien ministre de l’Intérieur, Ahmed Mestiri et publièrent leurs journaux. Ainsi, au milieu des année 1970, la société civile tunisienne, connaît un développement sans pareil dans le Monde Arabe, avec la publication de journaux indépendants, la création de la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH) en 1977, d’Amnesty International, la signature d’une pétition de 520 intellectuels demandant un « Conseil National des Libertés Publiques ». La dynamique du libéralisme politique s’estompa cependant après la proclamation unanime des délégués du congrès du PSD en 1974, pour la présidence à vie du parti, de Bourguiba et favorable à l’adoption d’un amendement constitutionnel le proclamant Président de la République à vie. Outre l’opposition causée par les turbulences de l’UGTT (Union Générale des Travailleurs Tunisiens) et de quelques mouvements gauchistes et à partir desquelles ont éclaté les émeutes du 26 janvier 1978 qui firent de nombreux morts, une seconde source d’opposition, l’islamisme politique, voyait le jour. Ce courant, organisé autour du Mouvement pour la Tendance Islamique (MTI), exprimait une opposition absolue à toute forme de laïcité, d’évolution positive des mœurs ou encore d’émancipation féminine : tout le contraire du bourguibisme. Le mécontentement croissant, inhérent aux conflits politiques et économiques engendra de graves désordres. Et bien qu’une évolution vers la création d’un système multipartite était effectuée à partir de 1980, le gouvernement était préoccupé par un relatif soutient grandissant d’une frange de la population pour les groupes islamistes contestataires.
C’est dans ce contexte particulier d’un Président vieillissant et d’une partie du gouvernement soumis aux luttes intestines de la succession laissant paraître des signes de faiblesses, que Zine Ben Ali, formé à l’école militaire et nommé quelques mois plus tôt, 1er Minisitre, déposa « le père de la Nation » pour sénilité, par « le coup d’état médical ». Le 7 novembre 1987, Ben Ali s’empara du pouvoir et se proclama Président.
La nouvelle fut accueillie avec beaucoup d’étonnement, divisant la population entre incompréhension, soulagement ou suspicion envers Ben Ali, lequel se présentait comme l’homme providentiel, qui par souci patriotique avait destitué le vieux Président. Compte tenu du ressentit du peuple à un ensemble de pressions économiques et sociales et du mouvement contestataire grandissant, à la fin du règne de Bourguiba, il s’ensuivait cependant quelques espoirs envers le nouveau Président. Un nouvel air soufflait sur la Tunisie, la « révolution du jasmin » l’appelait on alors. C’est ainsi qu’en 1988, après le changement de nom du PSD en Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD), une certaine ouverture politique est concédée au parti islamiste Ennahdha (ex MTI), ainsi qu’à d’autres partis d’opposition, dont le MDS. Durant cette année toutes les statues de Bourguiba furent déboulonnées les unes après les autres. Ben Ali, voulant afficher une image de démocrate, intégra dans l’appareil de l’Etat des figures publiques de l’opposition. Aussi à partir d’une réforme de la Constitution, le Président du 7 novembre, abolissait la Présidence à vie et adopta des amendements à la Constitution limitant l’exercice de la fonction présidentielle à un maximum de trois mandats de 5 ans.
En dépit de mesures et des promesses démocratiques du « Pacte National », le champ politique et les organisations civiles vont connaître une évolution différente de celle que pouvait laisser espérer le « Changement » du 7 novembre. C’est ainsi que les petits partis rencontrèrent des difficultés pour participer aux élections, suite à une nouvelle loi électorale instituant une formule de scrutin majoritaire à un tour. Bien que le RCD niait tout déroulement frauduleux du scrutin, Ben Ali remporta les élections à 99% des suffrages et son parti, tout les sièges de la Chambre des Députés. Ce plébiscite se poursuivra pour les élections présidentielles de 1994, 1999, 2001 et même 2004, avec un taux de participation à la hauteur du plébiscite et au cours desquelles la presse tunisiennes ne faisait aucune allusion à des pratiques frauduleuses. Avec un contrôle omnipotent des pouvoirs, Ben Ali modifia la Constitution par la Chambre des Députés en 2002 par plusieurs amendements lui permettant d’une part la possibilité de cumuler un mandat supplémentaire et d’autre part de repousser de 70 à 75 ans l’age limite pour postuler à la magistrature suprême. Ce projet, nul ne pouvait en douter, fut approuver par référendum, permettant ainsi une nouvelle fois, la Présidence à vie et aussi l’immunité définitive au Président et sa famille. L’opposition est quant à elle de plus en plus affaiblie, marginalisée et inclues dans un système dans lequel les partis sont mutuellement concurrents, s’entre déchirant même et cooptés.
C’est à partir de la rupture entre le RCD et Ennahdha en 1989, et plus particulièrement au début des années 1990, que la traque des islamistes va se poursuivre de plus en plus avec des arrestations de militants, sympathisants, l’exil et emprisonnement des principaux dirigeant de l’époque avec même la généralisation de la torture dans les prisons. Ces tendances datant de cette période et qui consiste à consolider le pouvoir de Ben Ali devenu omnipotent, omniscient, tout en conciliant les impératifs sécuritaires relatifs à l’islamisme en usant la répression systématique, s’est poursuivit encore et encore, jusqu’à aujourd’hui, s’étendant à d’autres groupes de la société civile.
La Presse a aussi connu une perte de son droit à la libre expression, avec l’interdiction de la publication de nombreux journaux indépendants au temps de Bourguiba. En effet, quelques journaux de la presse tunisienne doit se référencer en terme d’information à la TAP (Tunis Afrique Presse), organe étatique, créer et contrôlé par l’Etat, détenant l’exclusivité des couvertures gouvernementales. Les médias sont en général uniformes et les contenus d’information sont très similaires, ne se distinguant parfois que par les louanges faîtes à Ben Ali, reflétant alors les divers moyens de pression ou autres harcèlements dont sont parfois victimes les journalistes. Ce muselage, de plus en plus important, de l’ensemble de la presse a engendré l’interdiction de toute critique et l’absence de toute liberté d’expression. Ce déficit de liberté d’expression et même d’information s’applique aussi, à travers son contrôle, sur Internet. En effet, les fournisseurs d’accès au réseau mondial sont tenus par des proches de Ben Ali et ainsi de nombreux sites d’information tunisien, de parti d’opposition ou de certaine ONG, sont régulièrement bloqués, car considérés comme hostiles au régime. De plus, une certaine traçabilité est rendue possible par une « cyberpolice » engendrant des interpellations des internautes jugés trop actifs. Bien qu’ils ait été libérés il y a peu, huit jeunes avait été condamné jusqu’à treize ans de prisons, fin 2004, pour consultations sur le Net de documents jugés dangereux par les autorités. Aussi, l’avocat Mohamed Abbou, dirigeant d’un parti d’opposition non reconnue, le Congrès pour la République, a été condamné à une peine de prison de trois ans et demi, en avril 2005, après avoir critiqué sur un site Internet l’invitation de Sharon par Ben Ali et comparé les prisons tunisienne à celle d’Abou Ghraib.

L’environnement politique du temps de Bourguiba était dynamique mais fortement centralisé, et bien qu’aucune réelle opposition, crédible n’ait été tolérée, le pouvoir présidentiel n’était pas totalitaire et voué au progrès de la Nation. Son gouvernement était véritablement engagé dans le promotion du développement du pays, du changement social, malgré les difficultés rencontrées ou les échecs parfois de certaines politiques, un environnement économique et social stable a été crée. Le développement d’une société civile responsable à permis d’engendrer un élan citoyen et une culture critique avant-gardiste sur l’ensemble du Monde Arabe, même si cette dynamique perdit de sa vitalité vers la fin des années 1970 et début des années 1980, conséquence d’un pouvoir devenu autoritaire et préoccupé par la montée de groupes islamistes aux valeurs contraires du bourguibisme et par les tensions sociales.
Le « Changement » du 7 novembre 1987, a permis à Ben Ali de poursuivre le développement socioéconomique établie auparavant, en créant néanmoins d’importantes disparités entre les classes sociales. Les promesses démocratiques ont laissé alors place à une régression de l’activité citoyenne de la société civile, des syndicats, notamment l’UGTT, avec la nomination d’un de ses proches à sa direction, rendant la contestation contrôlée, voire avortée. La consolidation du pouvoir de Ben Ali va de pair avec la volonté de lutter contre l’intégrisme islamiste. Ces impératifs sécuritaires, aussi légitime soient-ils, ont engendré des excès collatéraux, augmentant l’oppression et les dérives répressives envers toute sorte de contestations, même citoyenne et pacifique. Ces impératifs idéologiques et sécuritaires liés à cette forme d’extrémisme, menaçant pour la stabilité économique au regard d’une politique de développement fondée sur l’encouragement des investissements étrangers, a conduit peu à peu le pays à être quadrillé et a permis de justifier sa transformation en un véritable Etat policier. Cela a alors conduit des personnalités politiques, syndicales, des journalistes, des avocats et universitaires, connus pour leur esprit critique et leur audace, à se retirer. Voilà un bien triste constat qu’est l’anéantissement de la société civile, son fatalisme, la dépolitisation des masses et finalement la régression, la perte de ces acquis citoyen ou l’arrêt de leur évolution positive, alors que la « révolution psychologique » a bien déjà eu lieu. Le jasmin du 7 novembre a désormais une bien âpre odeur, reflétant ce malaise effectif en Tunisie. Ce refus systématique à la libre expression, cet acharnement même à réprimer l’esprit critique relatifs à la gouvernance en général, peut être dangereux à terme, créant de ce fait des « citoyens-individus », dépolitisés, uniformes, leur accordant par ailleurs un rôle et une responsabilité négligeable pour la promotion du développement national. Est-ce là une volonté particulière de ce régime ? Ce serait alors une différence majeure avec la philosophie politique du bourguibisme. La régression, voire la perte de certains acquis sociaux, n’est évidemment pas synonyme d’évolution positive d’une nation civilisée et peut générer, répondant au mécanisme décrit, une tendance à l’extrémisme, à un retour aux instincts ataviques, choses absolument dissociable avec la modernité, notamment pour les jeunes générations, de plus en plus frustrées. Ben Ali et son régime doivent ainsi prendre des mesures rationnelles et significatives envers la société civile, en prenant en considération son aspiration responsable et citoyenne à s’informer et s’exprimer librement, et éviter la dilapidation de certains acquis. Intégrisme religieux et dictature policière sont les deux faces d’une même pièce et si aucune ouverture n’est concédée, le pays risquerait peut être alors de s’enfoncer dans le radicalisme et l’extrémisme, cessant ainsi de croire aux valeurs progressistes.
PACHA

L’acharnement continu contre la LTDH

Après la prise de pouvoir du général Zine Ben Ali, le paysage politique et social a été transformé peu à peu, par le contrôle croissant des forces de contestations. C’est ainsi que la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH), la plus ancienne d’Afrique et du monde arabe, créée en 1977, a été terriblement affaiblie. Il est désormais lointain le temps où la ligue symbolisait cet espace de liberté contestataire et dénonciateur des atteintes aux droits fondamentaux. Après le « Changement », Ben Ali en quête d’une image de grand démocrate et pour prouver ses bonnes intentions, va nommer quelques responsables de la Ligue, ministres d’Etat. Dès lors, sa légitimité paraît acquise ; Du moins en apparence car cette action qui consiste à se servir de la Ligue comme d’une pioche à démocrate est un véritable leurre. Elle a dans un premier temps, pour objectif de crédibiliser Ben Ali dans son jeu de démocrate bon teint et d’affaiblir la Ligue dans un second. Pour preuve, Saâddoun Zmerli et Mohamed Charfi, anciens présidents de la LTDH sont revenus à l’opposition après avoir été nommés ministres. D’autres à l’instar du docteur Moncef Marzouki sont emprisonnés pour ne pas avoir su être, entre autres, accommodant quant aux violations des droits de l’homme. La pioche aux démocrates faite, c’est le noyautage de la Ligue par le RCD qui est engagée. Ainsi, une modification sur une loi d’association lui impose d’accueillir toutes les personnes qui le souhaitent et lui interdit de confier des responsabilités à des militants politiques. Voilà la LTDH contrainte d’accepter l’adhésion de quelques centaines de militants de RCD…
A défaut de pouvoir la récupérer le général-président Ben Ali a tenté de l’asphyxier financièrement. L’homme du « Changement » a effectivement bloqué les fonds alloués par l’union européenne à la LTDH en août 2003, celle-ci ne pouvant plus subvenir à ses dépenses de fonctionnement. Du coup, la Ligue a risqué de fermer un nombre important de sections régionales et fut en proie de succomber à cette asphyxie. Depuis lors la LTDH est soumises à de fortes pressions financières, qui avec le harcèlement continu de militants du RCD, entravent au bon fonctionnement de son travail. Aussi, à la demande d’un groupe d’adhérents, membres et proches du RCD, la Ligue s’était vue interdire par la justice, la tenue de son 6ème congrès en septembre dernier. Par la suite 22 membres de la LTDH, proches du parti ont déposé plainte, accusant la direction actuelle d’abus de pouvoir, donnant lieu à un véritable marathon judiciaire, avec plusieurs reports du
Procès, alors que les forces de l’ordre empêchent depuis décembre, les adhérents et les sympathisants de se rendre dans les locaux de la Ligue. Cette acharnement du pouvoir à vouloir paralyser son activité, et la nuire est déroutant, et peut être expliqué par la gêne qu’elle cause sur la dénonciation des atteintes aux libertés individuelles et collectives en Tunisie.

MASSINISSA