Thérapie locale


Thérapie locale

Contrairement aux prévisions météorologiques, le temps était superbe. Omar s’étira fébrilement, craqua ses dix doigts l’un après l’autre comme par esprit de revanche (une manie qui lui avait jadis valu les reproches enflammés et les punitions de ses maîtres d’école), puis contempla les trains furtifs des nuages blancs se succéder en file indienne et disparaître par l’angle mort de la fenêtre de sa chambre.

 » Je suis un oiseau ! « , se dit Omar en glissant du lit en même temps que son ombre. Il alla directement à la salle de bains et, par mégarde, ouvrit le robinet. Un flot de bestioles, les mêmes qui hantaient ses nuits, emplit le lavabo. Il referma le robinet et, un-deux-trois, franchit sur la pointe des pieds, les vingt carreaux qui le séparaient du lit.

D’étranges chuchotis, entrecoupés par des éclats de voix et de verre brisé, émanaient de la grande lézarde du plafond. Les klaxons avaient pris le relais du roucoulement matinal des pigeons. Les rues étaient envahies par une foule curieusement silencieuse, complètement timorée par manque d’interrogations. Des corps, difformes à force de raison, saluaient très bas les épouvantails placés ça et là sur les trottoirs et se pliaient carrément en quatre au passage des dignitaires occasionnels, cachés derrière des lunettes et des vitres fumées.

 » Juste avant que les dignitaires ne rotent dans les micros « , soupira Omar,  » ils se gavent. Patriotiquement! Faisant en sorte que le reste de l’humanité ne puisse jamais deviner à temps le plat du jour « . Il les revit alors en train de mentir, sans sourciller, au fil des générations.  » Le reste de l’humanité est un applaudimètre! », confia Omar à son ombre qui, indifférente, croquait effrontément le morceau de nougat, tombé la veille de la poche de l’infirmière
de garde. Omar a eu plus d’une fois l’occasion de l’assommer. Il l’aurait certainement fait, si elle n’était pas aussi jolie. Et ce n’est pas la dose de phénobarbital concentré qu’on lui injectait quotidiennement qui l’en aurait empêché. Tout était encore clair dans sa tête. Malgré la lobotomie qu’on lui avait automatiquement fait subir le jour même de son admission.

Le médecin-chef avait dit : « Voilà quelqu’un qui n’aura plus à couper les cheveux en quatre ! « .

La chignole n’avait pratiquement pas laissé de trace. On aurait dit un grain de beauté sur le front. Trois longs poils avaient surgi tout autour au fil des ans. Trois ans, trois poils. L’équation de son horloge intérieure.
Il lui arrivait de se cogner la tête contre les murs, contre les barreaux de la fenêtre, tellement le tic-tac lui était devenu insupportable.  » Il paraît que dans les cages, les bêtes sauvages se tuent ainsi « , lui faisait, à chaque fois, remarquer son ombre.

Omar devait se calmer pour de bon. Les instructions étaient claires.  » Doublez la dose de bestioles, triplez-là! On ne joue plus! », ordonna le médecin-chef. L’infirmière de garde s’exécuta. Omar criait : « Je suis un oiseau ! ».

Deux remorqueurs collaient aux flancs d’un cargo qui rentrait au port. Le soir, à la télévision, on avait annoncé un sale temps pour le lendemain.

Adel Soleiman Guémar