Ouverture problématique Par Dr. Mustapha Ben Jaâfar


Le pouvoir vient de libérer un groupe de prisonniers politiques, dirigeants et militants d’Ennahdha, et le groupe des jeunes internautes de Zarzis. On ne peut que se réjouir de cet allégement des peines et des souffrances, même si on juge qu’elles sont injustes et qu’elles ont trop duré.

On peut aussi déplorer que, cinquante ans après son indépendance, le peuple tunisien vive sous un régime aussi rétrograde.

Le moment et le contexte de ces libérations nourrissent interrogations et spéculations chez les observateurs et acteurs de la scène politique tunisienne. Ceux qui militent depuis un temps plus ou moins long pour l’amnistie générale y trouvent une réponse, aussi partielle soit elle, à leurs luttes et pressent le pouvoir d’aller plus loin.

Certains dirigeants d’Ennahdha, avec une modération et un optimisme remarqués, y voient l’annonce d’une ouverture plus significative. En tout cas, ils l’espèrent. D’autres courants crient à la manœuvre et stigmatisent la méthode du « goutte à goutte ».

Puisant dans la réal politique pour les uns, ou se référant aux manœuvres dilatoires du passé pour les autres, les approches, parfois divergentes, ne manquent pas d’arguments.

Tout indique pourtant qu’il s’agit très probablement d’une manœuvre du pouvoir qui, selon ses habitudes, navigue à vue, essaie de passer un cap «difficile » et gagne du temps. Le fait que, dans le même temps, il resserre l’étau contre l’opposition, y compris l’opposition légale, et va jusqu’à réprimer des mouvements pacifiques de contestation, prouve que le geste sélectif à l’égard de prisonniers ayant effectué la quasi-totalité de leurs peines, ne témoigne pas d’une volonté d’ouverture politique claire. Il serait cependant erroné de voir dans cet assemblage de « chaud » et de « froid » une quelconque contradiction.

En libérant sous condition un nouveau groupe d’islamistes tout en verrouillant la vie politique le pouvoir vise trois objectifs :

 Il donne satisfaction à tous ceux qui, notamment de l’étranger, le pressent de décrisper la vie politique et d’améliorer une image fortement ternie par l’épisode SMSI. Il faut rappeler la visite des prisons effectuée en janvier 2006 par une mission de la Croix Rouge, ou plus récemment la brève

tournée maghrébine en février dernier du secrétaire d’état américain à la Défense. La similitude et la simultanéité entre ce qui s’est passé en Tunisie et en Libye, où tous les  » frères musulmans » ont été libérés, le laissent fortement penser. De même, on se rappelle les commentaires du porte parole du

Département d’Etat invitant la Tunisie à faire plus en matière de réforme politique et regrettant l’empêchement de la manifestation pacifique du 24 février. Il faut, dans le même temps, souligner le silence assourdissant des Européens.

 Il fait diversion et détourne une attention captée, ces derniers temps, par la répression exercée, sous différentes formes, à l’encontre des droits élémentaires de réunion, de manifestation pacifique et même de circulation.

 Il sème des graines de division dans le cadre du « Comité du 18 octobre pour les droits et les libertés». En effet, la coordination qui s’est établie entre plusieurs partis de l’opposition et des personnalités représentatives d’un large spectre de la société civile et, surtout, le dialogue entamé en son sein avec d’anciens dirigeants d’Ennahdha, inquiètent particulièrement le pouvoir. La preuve en est son acharnement, avec des moyens disproportionnés, à empêcher toute réunion, si réduite soit-elle, des membres de ce comité. L’illégalité de certaines composantes, avancée par les autorités pour

justifier la répression, est un faux argument puisque d’autres courants tout aussi illégaux peuvent se réunir dans le cadre d’une autre coalition, manifestement tolérée.

Aucun de ces trois objectifs ne peut s’inscrire dans une éventuelle ouverture, même si, comme d’habitude à la veille des grandes fêtes nationales et en prévision du cinquantième anniversaire de l’Indépendance, des rumeurs persistantes nous annoncent le « grand changement » pour le 20 mars

prochain.

L’opposition, unie autour des revendications minimales, doit rester vigilante et appréhender la prochaine étape dans la cohésion.

Certes, la prise en otage de prisonniers politiques encore derrière les barreaux, et la souffrance endurée par les « libérés » et les exilés, fragilise tout particulièrement Ennahdha et la soumet en permanence à un chantage cynique maquillé en « négociation ». Il faut en tenir compte et faire

confiance à ses dirigeants qui, après l’expérience des années 90, sauront cette fois ci éviter les pièges.

Il reste aux autres composantes du Comité du 18 octobre, loin des calculs partisans, la responsabilité d’affirmer leur détermination à réaliser leurs objectifs et notamment l’amnistie générale, de développer un climat de confiance propice au travail collectif et de maintenir le cap communément défini, sans précipitation ni outrance. En tout état de cause, le débat sur le pacte démocratique a autant d’importance que l’action menée sur le terrain.

L’un comme l’autre participe au maintien de la cohésion, aujourd’hui plus que jamais nécessaire face à un pouvoir à la fois frileux, indécis et confus, donc imprévisible.

(Source : Article paru dans « l’Audace », Numéro 133 de Mars 2006)