Indispensable Zarzis


Trois ans ont passé depuis qu’un groupe de très jeunes gens et leur professeur ont
été arrêtés, torturés et condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement à l’issue
d’une procédure n’ayant pas respecté les standards des procès équitables.

Avant eux, ce sont des milliers de jeunes hommes qui ont fait les frais des méthodes
répressives du régime, et après eux, des centaines d’autres ont, à leur tour, été
arrêtés, torturés, et écroués dans l’attente de leur procès, certains d’entre eux
ayant déjà été condamnés.

Alors pourquoi revenir aujourd’hui sur ce qui restera connu sous le nom des «Internautes de Zarzis»? Pourquoi s’appesantir sur cette affaire, qui a par
ailleurs déclenché une vague de solidarité internationale qui ne cesse de s’amplifier ?

Il convient de revenir sur la répression inaugurée en 1990 qui a envoyé derrière
les barreaux tout ce que la Tunisie comptait d’opposants. Le régime de Ben Ali
s’est assuré, en réactivant la juridiction d’exception que constituent les
tribunaux militaires, que la jeunesse tunisienne censée en découdre avec son
pouvoir était durablement neutralisée. Les victimes de cet événement fondateur
sont aujourd’hui toujours incarcérées et ne sortent de prison qu’à la faveur de
remises de peine accordées au compte-gouttes, et encore, depuis quelques années
seulement.

A partir de l’année 1992, des centaines de procès se sont succédés,
continuant d’éradiquer toute velléité d’insubordination et laminant inexorablement
toutes les forces d’opposition recensées sur la place.
Il reste que l’usage des tribunaux militaires, exemplaire au début des années
quatre-vingt dix, s’est passablement essoufflé et n’a été quasiment réservé à la fin
de la décennie, qu’à des civils vivant à l’étranger. Il devenait difficile d’en
justifier une utilisation massive, d’autant que l’armée, à l’image de la population
tunisienne, n’annonçait guère d’insurrection. D’ailleurs, la dictature eut recours à
une procédure plus expéditive en ce qui concerne la première : un accident est si
vite arrivé. C’est ainsi que l’état major décéda dans un bien étrange accident
d’hélicoptère.

Le régime tunisien, à l’instar de bien des dictatures de par le monde, fit passer
tous ses opposants pour des « terroristes », mais las, cette rhétorique s’avéra de
plus en plus difficile à manier dans un pays si paisible. (*)
Les attentats du 11 septembre tombèrent à pic pour redonner à la dictature un
second souffle. C’est qu’une nouvelle génération, peu réceptive aux sirènes des
formations politiques traditionnelles exsangues, accédait à la politique. La
radicalisation de ces nouveaux-venus fut contemporaine de l’occupation de l’Irak
par l’empire américain. Et la solidarité avec la résistance en Irak, au sens le
plus large du terme, semble désormais l’unique préoccupation des ces 16-25 ans. On
ne lui connaît pas de discours construit sur les problèmes nationaux.

Le régime de Ben Ali, pourtant peu mis en cause, décida de pourfendre ces
internationalistes d’un nouveau genre et il fut décidé de l’adoption d’une
nouvelle loi censée lutter contre le terrorisme. Il s’agissait évidemment de
récolter les dividendes politiques de cette initiative, au niveau international
s’entend. Reste que le calme désespérant de la situation, la prédisposition de la
classe politique tunisienne en général à l’action pacifique, ne justifiaient guère
la promulgation d’un tel texte. Le terrorisme n’existant pas, il fallut
l’inventer.

En 2003, deux groupes de très jeunes gens furent arrêtés et condamnés en vertu du
code pénal tunisien. « Zarzis », avec sa rocambolesque version policière de «
bazooka-devant-servir-à-attaquer-le poste-de-la-garde-maritime-de-Zarzis »,
bazooka inexistant au demeurant, a rejoint ainsi dans l’histoire, et toutes
proportions gardées, l’affaire des « Irlandais de Vincennes », ou Péron plaçant
lui-même une bombe sous sa voiture pour pouvoir déclencher la répression….

Zarzis fut une gigantesque mise en scène, la seule affaire où un intérêt tunisien
fut censé avoir été visé, avec tout son lot d’incohérences, de PV falsifiés,
d’aveux arrachés sous la torture, d’absence de confrontations et de manquements au
droit en tous genres, devant aboutir à de lourdes condamnations (19 ans en
première instance, réduits à 13 ans en appel). Dans la foulée, un second groupe
fut arrêté, des jeunes gens voulant se rendre en Irak. Leurs peines furent à peine
plus légères. Qu’importe, le régime tenait ses terroristes. La loi était désormais
justifiée : elle fut votée le 10 décembre de la même année.

Ainsi, « Zarzis » ne constitue pas un « tournant », ce dernier ayant été le fait des
tribunaux militaires en 1992, mais l’événement fondateur d’une nouvelle répression
permettant de condamner des civils en vertu d’une loi jugée inconstitutionnelle par
tous les défenseurs des droits de l’homme, et permettant de remplacer des
juridictions militaires rendues obsolètes dans le cadre d’une répression massive.

Les prisons, qui commençaient à se vider des prisonniers nahdhaouis arrivés en fin
de peine se sont remplies à nouveau. Les victimes de la loi anti terroriste
constituent aujourd’hui la moitié des prisonniers politiques tunisiens.

Se mobiliser aujourd’hui pour la défense des « internautes de Zarzis », pour leur
libération, ne relève pas seulement de la défense des droits de l’homme. En
s’attaquant à ce monument qui a été le prétexte à la promulgation et l’application
de la loi anti terroriste, les amis et les soutiens des internautes de Zarzis
remettent en cause la nouvelle politique du régime.

Luiza Toscane

*Curieusement, le seul attentat perpétré en Tunisie, qui visa la synagogue de Jerba,
ne fut tout d’abord pas qualifié comme tel par les autorités tunisiennes et, n’eût
été l’insistance de la police allemande (de nombreux touristes allemands en furent
victimes), il aurait été recouvert du voile opaque du déni.