aimêtre la tunisie


aimêtre la tunisie (puzzle spatiotemporel à défaire et faire)

 

j’ai dans la poche
des papiers d’identité vides
dont j’ignore le nombre exact
j’ai dans la poche
des papiers d’identité vides
que je donne
à remplir
à chaque frontière
pour qu’elle s’exile en elle-même
mes pieds ne connaissent pas
les frontières
j’ai dans la bouche
plusieurs langues
que j’ai cousues
à la place de ma langue
arrachée et laissée sur le seuil de ma maison
là-bas de l’autre côté de mon cerveau
j’ai dans la bouche plusieurs langues
pillées à plusieurs nuits enracinées au jour
pillées à plusieurs jours enracinés à la nuit
mes paroles ne connaissent pas
les check-point
quant à mes yeux
dans lesquels se sont fermés des yeux
dans lesquels se sont éteins des fleuves
et mortes des étoiles
et bien ils dénouent des horizons
et nouent des axes
mon regard ne connaît pas
de murs
mon regard fait des trous dans les murs
j’ai tant de frères sauf un
tous les hommes sont mes frères sauf un le fils de ma mère et de mon père
j’ai tant de sœur sauf une
toutes les femmes sont mes sœurs sauf une la fille de ma mère et de mon père
ma mère et mon père que j’ai arraché à ma langue
arrachée et laissée sur le seuil de ma maison
là-bas de l’autre côté de mon cerveau
ma mère et mon père que j’ai arraché à ma langue
et que j’ai enterré dans un arbre

*

porte-toi bien
zine
soigne-toi bien
et vis
continue d’emmurer dans les viscères de ton système lépreux
continue d’enfoncer tes images dans nos yeux
puis de nous coudre les paupières
continue de coudre nos lèvres après avoir enfoncer tes discours dans nos ventres
continue d’enfoncer tes bras dans nos oreilles droites
et tes jambes dans nos oreilles gauches
continue de t’enfoncer en nous
continue de te remplir dans nos entrailles
et vis
finis les pâturages verts en plastique dont tu nous gave
finis les arbres verts aux ombres vertes dans lesquelles notre sang gît sous la pourriture verte que tu vomis
finis le voile noir dont tu couvre la tunisie
et vis zine
vis
pour qu’avec un frère et une sœur nous te jugions
vis pour qu’avec un frère et une sœur nous te punissions
vis zine vis
pour qu’avec un frère et une sœur nous soyons les mers étoilées qu’il y a dans chaque vague pour qu’au lieu de naître du ciel et de mourir de terre nous éternisions chaque vague en créant pour elle un labyrinthe sans issue dans l’océan pour qu’avec un frère et une sœur nous chantions avec les pierres « le désordre c’est l’ordre moins le pouvoir » pour qu’avec un frère et une sœur nous calligraphions avec nos veines des poèmes d’amour que nos vertèbres offrirons à nos peaux pour qu’avec un frère et une sœur nous attrapions un arc-en-ciel avec lequel nous étranglerons notre patrie avec lequel nous l’enfanterons et dans lequel nous la baignerons puis nous l’aimerons la nuit et l’épouserons à l’aube en libérant l’arc-en-ciel notre témoin sera le soleil et le volcan en elle sera le sien
avec un frère et une sœur nous partagerons les nuages
nous jouerons aux billes avec les nuages
et nous jouerons à la toupie avec une fourmi perdue
autour d’un cercle de feu après qu’il nous eût dit son secret
avec un frère et une sœur nous nous embraserons comme s’embrassent les rêves physique là où nous aurons rassemblés les directions

*

moi j’irai
là-bas de l’autre côté de mon cerveau
chercher ma langue
arraché et laissée sur le seuil de ma maison
pour la recoudre dans ma bouche multiple
j’irai
chercher
l’arbre
dans lequel j’ai enterré ma mère et mon père arrachés à ma langue
pour l’arracher
et l’enterrer dans le sahara
j’irai chercher une graine de sel au fond de chott ejjerid
que je planterai en mon centre
puis je me planterai en son centre
comme une frontière qui se sait et s’écrit
j’irai m’exiler dans mon pays
avec lequel je serai une frontière à un seul côté



orar

vendredi 10 f̩vrier 2006 Р23h49

14h02