Internautes de Zarzis (ARD)


Version originale

(ndlr : merci à Conchita pour la traduction)

Thème : Internautes de Zarzis. Date : vendredi 11 novembre 2005.

Durée de l’émission : 3.52 (minutes) SWR1/ARD

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Ils ont dit que nous avons passé des heures entières en liaison avec Al Qaida. Que nous voulions construire des bombes. Que nous avons organisé des réunions sans l’autorisation de l’État tunisien. Et que nous avons stocké des explosifs sans agrément.

Ayoub Sfaxi a vingt-deux ans et la manière dont il s’assoit au dessus d’une tasse de thé dans un café ne lui donne pas franchement l’allure d’un poseur de bombes potentiel. En Tunisie, treize ans de prison l’attendent : les internautes de Zarzis ont été arrêtés massivement aussitôt après.

Étaient inculpés Sfaxi, son meilleur ami, un autre jeune qu’il ne connaît pas un et un professeur de religion de la ville du Sud tunisien. L’État tunisien prétend qu’ils se seraient mis d’accord par Internet pour jeter des bombes sur des établissements publics. Leur procès a défié l’entendement : la torture en Tunisie n’est pas une exception, c’est la règle. Il est vrai que Sfaxi est fou d’Internet.

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Les sites (du réseau internet) que nous avons visités étaient des sites tout-à-fait normaux. C’étaient des pages qui ont informé sur l’islam, sur le bien et le mal.

Cela seul suffit déjà en Tunisie pour une incarcération : quand on est jeune, on se laisse pousser la barbe et on va à la mosquée, on est automatiquement islamiste et on sera surveillé de près par la police. Surtout un (jeune) comme Ayoub Sfaxi. On pourrait mentionner le côté turbulent d’Ayoub Sfaxi.

Quand il avait quinze, seize ans il a commencé à poser des questions. Cela ne se fait pas en Tunisie. Il y a cinq alors organisé des manifestations : dans plusieurs villes les lycéens se sont révoltés contre l’augmentation des prix (du pain, des produits de première nécessité ?) et en faveur de l’Intifada (guerre des pierres) en Palestine – bref pour tout ce qui nous a intéressé, en tant que jeunes tunisiens, à l’époque. Sfaxi a organisé des manifs à Zarzis, sa ville d’origine*. Il a payé cher pour cela.

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« Nous n’avons pas manifesté pour Al Qaida ou quelque chose comme cela, mais pour notre bon droit, pour quelque chose qui vaut le coup. On a écrit au sujet de la Tunisie à l’étranger que le gouvernement fait ceci et cela, mais il ne le fait pas… C’est pour cette raison que nous avons manifesté. »

Depuis ce temps, il a connu les commissariats de police tunisiens et l’impression d’avoir recu une sérieuse correction. Mais la lecon qu’il a tiré de sa détention a été toute autre que ce que l’État a espéré : Sfaxi continuera à poser des questions et ne trouvera pas de réponses. Alors il a fait ce que beaucoup de jeunes font dans un pays comme la Tunisie**, quand ils ont un esprit éveillé, et que la corruption, la surveillance et la répression désespèrent. Il ne cherche pas les réponses dans la politique : tout d’abord vient l’islam et ensuite l’internet.

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« Ils ont pensé cela : ce jeune là, on va lui donner plus tard n’importe quel poste. Alors vous devez immédiatement arrêter. »

Il dit qu’il n’aurait « jamais pensé à une bombe, jamais. »

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On a fait appel contre cette grave accusation intentée contre nous, en raison du sévère jugement rendu, mais même quand les peines sont réduites, elles restent encore toujours dures. C’est comme cela qu’ils veulent dire au peuple tunisien : « Fais attention, nous vous surveillons, du plus petit au plus grand, et celui qui cro”t qu’il est fort, eh bien il ne l’est pas ! »

Au moment où le procès a commencé, Sfaxi s’est réfugié en dehors du pays – on le lui a fortement conseillé, car Zarzis est une petite ville. Son meilleur ami lui avait recommandé d’aller en Suède.

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« En Tunisie, j’ai été souvent mis en garde à vue et j’avais le sentiment croissant qu’il m’était impossible de rester en Tunisie. Et j’ai eu l’information que ce serait mieux de partir sinon je me retrouverai dans le pétrin (dans la mouise comme dirait le général de Gaulle). »

Ayman Mcharek a eu moins de chance. Mcharek vient de Rosenheim en Bavière, ses parents sont tunisiens. Quand il est arrivé le 16 mars 2003 pour passer des vacances dans son pays d’origine, il a été arrêté. Il a été torturé et jugé depuis. Mcharek se trouve encore aujourd’hui dans une prison tunisienne. Des preuves contre lui, il n’y en a pas. Sfaxi se trouve en France. Sans baccalauréat, il a obtenu l’asile politique, mais les autorités francaises, à la vue de sa barbe, ne le croient pas. Il n’est pas heureux, mais où doit-il aller ?

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« Mon avenir en Tunisie est détruit. Notre famille et ceux, tous ceux qui sont en prison, n’ont plus avenir en Tunisie. »

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« Je me sens coupable, avant tout, quand je suis seul, et que mes jeunes amis ne sont pas là, là je me sens très coupable. Ils n’ont rien fait et ils ont un bon coeur, et ils se trouvent tout de même*** pour treize ans en prison. »

* Le terme heimat n’existe pas en francais est intraduisible en francais.

** Ou la France : les mêmes causes produisent les mêmes effets.

*** doch : mot marquant l’opposition a une connotation émotionnelle intraduisible en francais.

Nota :
ARD : Algemeine Rundfunk Deutschland (R : Regional ? – sous réserve -) (cha”ne de télévision nationale allemande, qui réunit toutes les cha”nes régionales ?). SWR1 : Sud West Rundfunk 1 (cha”ne de télévision allemande régionale : Bade-Wurtemberg/Stuttgart).

Th̬me : Tunisie Рgare au gorille Date : mardi 15 novembre 2005

Celui qui se rend d’une capitale africaine à Tunis recoit un choc culturel : si propre, si ordonnée, avec si peu de trous (nids de poules) dans les chaussées (rues), et même un tramway qui circule non seulement régulièrement mais a aussi l’air en bon état de marche. La Tunisie n’est plus un pays en voie de développement – il y a, au moins dans les villes, une classe moyenne qui peut s’offrir une petite voiture, un réfrigérateur et des voyages – comme la circulation à Tunis en témoigne. Mais les tunisiens paient un prix élevé pour cela. La Tunisie fait partie des pays dans lesquels l’on a plus de peur à avoir de la police que des cambrioleurs.

Sihem Bensedrine en sait quelque chose. Elle est journaliste et a trouvé asile pendant trois ans en Allemagne, elle est interdite de travail en Tunisie et est poursuivie depuis des années par le régime du président Ben Ali. Elle voulait, en coopération avec plusieurs organisations internationales, organiser cette semaine un sommet alternatif (au SMSI) et le préparer lors d‘une rencontre à l’institut Goethe (Goethe Institut) de Tunis. Sans succès.

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« Nous étions déjà arrivés dans l’institut, quand la police commenca à nous chasser, ils nous ont fait violence, frappés, pas seulement nous, les tunisiens, avons été jetés à terre et blessés (insultés ? / outragés). Ensuite ils nous ont pris en chasse pendant presque trois heures à travers la ville. Partout, où nous sommes allés, on nous a dit : ne restez pas ici, pas ici. »

Il n’y a pas de liberté de réunion en Tunisie, et de la liberté de la presse il ne peut de toutes les facons être question. L’internet est censuré : la Tunisie appartient aux pays, avec la Corée du Nord, l’Iran et la Chine, où il y a le moins de libertés.

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« Nous ne comprenons vraiment pas, comment cela se fait qu’au sommet mondial de l’information, où le droit qui doit être à vrai dire le plus sžrement établi, celui de s’informer, ce droit nous ne l’avons pas. L’État de droit est inconnu, les avocats sont pris en filature par la police, trois services secrets espionnent la population. » Celui qui veut parler avec Sihem Bensedrine doit traverser une horde de policiers en civil qui ont l’air patibulaires, des personnes qu’il vaudrait mieux ne pas rencontrer dans la rue la nuit. Les tunisiens ne doivent pas s’en approcher.

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Je demande à tous les policiers en civil postés autour de cette maison : « Qu’est-ce c’est que cela ? Pour quelle raison empêchez-vous mes hôtes d’entrer ? Avez-vous une ordonnance écrite ? » En guise de d’explications, les policiers répondent : « Non, vous n’entrerez pas ici et basta. » C’est une violation de la loi tunisienne.
Bensedrine conteste même le succès économique du régime Ben Ali, qui l’a porté illégalement au pouvoir à la suite d’un putsch il y a dix-huit ans

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Ce n’était pas lui (le succès économique), qui nous a apporté cela (Ben Ali) ! Qu’est ce que cela nous a apporté ? Il (Ben Ali) nous a apporté la Mafia, il a mobilisé les ressources du pays, pour qu’elle remplisse les poches des siens. Il entrave la croissance ultérieure du pays, les données sont ralenties avec lui.
La deuxième femme de Ben Ali a une grande famille – celui qui veut faire une entreprise ici ne vient pas à bout d’eux – la corruption menace le miracle économique tunisien. Le bras long du régime tunisien atteint aussi l’étranger.

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Notre site sera en principe censuré en Tunisie depuis le début, comme tous les sites de l’opposition et toutes les sites critiques. Dés que tu publies une information, qui ne serait pas autorisée par le régime, tu seras censuré. Le principal site internet critique au régime s’appelle Réveil Tunisien (Tunisie réveilles-toi). Hasni, qui réside en France, est l’un de ses administrateurs (webmaster).

De là (internet ?) vient aussi TUNeZINE – l’administrateur de ce site a été emprisonné en Tunisie et est décédé peu de temps après sa libération, à trente-quatre ans, d’un infarctus. Maintenant elle vient d’ici (la critique au régime). Les deux sites sont continuellement spamés et attaqués avec des virus. Le fournisseur d’accès de Hasni a recu en France des menaces provenant de Tunisie.

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C’est une absurdité. Je ne sais pas ce que les Nations Unies et la Suisse ont pensé à propos du fait qu’un dictateur, qui est considéré comme étant l’un des plus grands censeurs du monde, avec la Chine, Cuba et la Corée du Nord, que l’on puisse avoir confiance en un tel dictateur pour organiser un Sommet mondial sur la société de l’information.

Parce que la Tunisie se présente elle-même en tant qu’élément stable et adversaire du terrorisme, elle a avant tout en la France un puissant ami – (mais) ni l’Union Européenne ni les États-Unis n’essaient de prendre au sérieux les réformes dans l’État policier (restant) à accomplir.

Tout au contraire : des centaines de prisonniers politiques, des procès spectacles et la torture généralisée n’ont pas ému outre mesure l’ancien ministre fédéral (allemand) de l’Intérieur Otto Schily, de louer à voix haute les progrès démocratiques en Tunisie. Sihem Bensedrine a encore un long combat devant elle.

Thème : la Tunisie empêche un contre-sommet Date : mercredi 16 novembre 2005 Longueur : 3 minutes. Auteur ARD : Paal Gabor.

Les incidents se multiplient. Vendredi, un journaliste du journal français Libération a été frappé en réunion. Le lundi un journaliste de télévision belge a été jeté à terre de la même manière. Les deux journalistes avaient fait auparavant des enquêtes sur la situation des droits de l’homme en Tunisie, et tenté de faire des interviews. La chaîne de télévision française TV5 a depuis rappelé son équipe de tournage de Tunisie – les petites bandes criminelles (ou gangs) étant trop importants au sein des forces de sécurité, ainsi la cha”ne de télévision a justifié la décision. Et alors l’expérience d’Olga Drossou de la fondation allemande Heinrich BÅ¡ll. Elle voulait, avec des organisations amies, se rencontrer et discuter ensemble en marge du Sommet. Cette réunion de coordination était prévue depuis des mois.

Cut :

De même, il se trouvait une organisation (de défense) des droits de l’homme, qui voulait organiser parallèlement au Sommet de l’Information un contre-sommet. Le journaliste Julien Pain, membre de l’organisation Reporters Sans Frontières (RSF), avait participé à sa planification.
Cut : Chaque lieu que les organisateurs du contre-sommet ont pris en considération a été bouclé (isolé, surveillé de manière à ce que personne ne puisse y pénétrer) par les autorités. Aussi nous n’avons eu aucun espace (pour faire une réunion). Ensuite nous avons voulu poursuivre le contre-sommet dans les locaux des organisations indépendantes, mais les forces de sécurité nous ont à chaque fois empêché de pénétrer dans les bâtiments. Finalement les organisateurs ont voulu se rencontrer à l’Institut Goethe (Goethe Institut) de Tunis. Mais là aussi cela n’a pas pu se faire, témoigne Reni van Jansen de l’Institut danois des Droits de l’Homme.

Cut :

Quand nous sommes venus, on a interdit le passage à nos collègues tunisiens. Des policiers en civil ont bloqué l’entrée de l’Institut Goethe (Goethe Institut), et tandis que nous avons appelé nos amis tunisiens, qui devaient tout de même entrer, nous avons tous été jetés dehors violemment, la police a été encore plus brutale à l’encontre de nos collègues tunisiens. Ils ont été fichus dehors en règle. Nous avons ensuite cherché pour la prochaine rencontre un autre endroit et là il s’est passé la même chose. Enfin l’ambassadeur allemand auprès des Nations-Unies à Genève, Michael Steiner, est venu, et même lui on l’a empêché d’entrer à l’Institut Goethe.
La délégation allemande est indignée. L’ambassadeur Steiner a été cité, affirmant qu’il s’estime heureux d’avoir vécu cela avant tout lui-même et pas seulement entendu d’une tierce personne. Il ne veux pas se prononcer lui-même officiellement sur l’événement. Il laisse cela au directeur de la délégation allemande Bernd Pfaffenbach.

Cut :

Bien sûr il faut avant tout continuer ce mouvement de protestation – de plus fortes pressions sur la Tunisie ne sont en ce moment pas prévues – et l’Union Européenne n’y est pas en majorité favorable. Gabor Paal, Tunis.