De la nécessité d’un mouvement libéral tunisien


Avant de commencer ce texte qui prend la forme d’un appel, je tiens à préciser afin d’éviter tout malentendu hâtif et inutile, pouvant corrompre le sens et la portée des mots, que je désigne par mouvement non pas une structure mais plutôt un processus, une dynamique. Comme, je désigne par libéral ou libéralisme une philosophie, une théorie, une idéologie, une sécularité, un programme politique, une pratique économique et une attitude critique et non pas sa fausse réduction minimaliste au capitalisme sauvage.

La situation tunisienne est aujourd’hui l’incarnation même d’un régime despotique féodal où toute l’organisation politique se définit par rapport aux besoins et aux désirs du prince, de sa famille, de ses courtisans, de ses complices et de ses mercenaires. Ainsi, l’Etat dans ses composantes, législative, exécutive et judiciaire, est façonnée de sorte que le pillage, au détriment des citoyens, des richesses, des ressources et des moyens de production du pays soit possible. Les manipulations des comptes, les émissions de chèques en bois, les complaisances de certains juges acolytes, les menaces personnelles, les opérations immobilières frauduleuses, les décrets et les autorisations de lotissement sur mesure, les jeux d’écritures erronés, les transferts de fond illégaux, les appropriations de franchises par la terreur, les participations, sous la menace de contrôles fiscaux, dans toute sorte de projets allant des boutiques de vente de sandwichs aux entreprises de hautes technologies, tout y est pour des opérations d’enrichissement personnel autorisées et couvertes par l’Etat. Ces enrichissements frauduleux, qui n’ont rien à voir avec le mérite ou le travail, constituent un frein réel à la croissance, à l’investissement, à l’accumulation du capital, à la création de l’emploi donc à la résorption de la majorité du chômage.

Le pillage organisé et la corruption généralisée découragent les différentes formes d’investissement. En effet, un investisseur n’investit dans un projet et crée de l’emploi que s’il a une certaine confiance dans le futur. Cette confiance ne peut se décréter, via une quelconque directive, mais elle nécessite des institutions stables, des règles de jeu prévisibles, une égalité devant la loi, un Etat impartial, etc.. Des conditions et des pratiques qui sont impensables aujourd’hui sous le despotisme féodal que connaît la Tunisie. Ainsi, la multiplication des pillages, des injustices, des décisions arbitraires et de différents méfaits économiques de la part du prince, de sa famille et de sa cour, ne créent pas seulement les conditions d’enrichissements personnels frauduleux, mais en rendant le climat des affaires opaque, ils constituent aussi un frein à la croissance. Dans la situation actuelle de corruption démesurée que connaît la Tunisie, l’enrichissement personnel n’est pas seulement frauduleux mais il est aussi responsable du chômage des milliers de tunisiens.

Une réalité politique tunisienne

La scène politique tunisienne est composée d’une machine politique, le RCD, consacrée dans sa minorité agissante au service du despotisme féodal et de différents pôles d’oppositions. Des pôles d’oppositions qui sont constitués autour d’idéologies totalisantes désavouées par leurs propres expériences et par l’histoire. Un pôle Marxiste, trotskiste, communiste et alter-mondialiste, ensuite un pôle islamiste et enfin un pôle nationaliste arabe qui forment autant de vases communicants entre-eux pour exister implicitement en tant qu’un front anti-libéral. Quelles que soient les différences entre ces idéologies fallacieuses et le despotisme, ils ont, tous, un ennemi commun à savoir le libéralisme !

Le despote peut se prévaloir d’être un islamiste, le nationaliste arabe peut se prévaloir d’être un marxiste, l’islamiste peut se prévaloir d’être un alter-mondialiste et ainsi de suite, mais aucun d’entre eux ne se prévaut d’être un libéral. La raison essentielle qui explique l’opposition radicale entre le marxisme, l’islamisme, le nationalisme et le libéralisme se trouve dans l’essence même de ces idéologies. Le marxisme, l’islamisme et le nationalisme ne sont rien d’autre que des idéologies de l’ensemble, de la totalité, des idéologies totalisantes donc totalitaires. Ainsi, le marxisme ne peut vraiment exister sans l’ensemble prolétaire, l’islamisme ne peut vraiment exister sans la totalité de la Oumma et la notion des croyants et le nationalisme arabe ne peut vraiment exister sans la notion de la nation arabe. Pour ces idéologies totalitaires c’est l’ensemble qui prévaut sur l’individu, qui lui est effacé et sans existence pour-soi par rapport à l’ensemble.

Pour sa part, le libéralisme fait de l’individu l’essence de sa philosophie. Dans le cas de la philosophie libérale, c’est dans l’aménagement de l’ensemble ou de la totalité que la liberté de l’homme existe pleinement. C’est l’ensemble ; son agencement via le libéralisme politique (la démocratie libérale), le libéralisme religieux, le libéralisme des coutumes, le libéralisme économique ; qui est au service de l’individu et de sa liberté !

Il devient évident que la structuration idéologique et mentale, organisée autour de la négation de l’individu sous le diktat de la totalité, fait des communistes, des islamistes et des nationalistes des tyrans avérés. Ceci est corroboré par les faits historiques à travers des expériences réelles aussi diverses que variées. Faudrait-il dans ce cas exclure ces idéologies totalitaires de la pratique politique ? Il s’est vérifié aujourd’hui que la coexistence harmonieuse et modeste de l’ensemble des idéologies n’est possible que dans le cadre des institutions du libéralisme politique. Toutefois, ces idéologies ne peuvent exister effectivement que si elles souscrivent aux institutions de la démocratie libérale dont la raison d’être est de garantir à chacun le droit à la sécurité, le droit à la propriété et le droit à la liberté. Toutes les idéologies, à l’exception de l’idéologie libérale, deviennent totalitaires lorsqu’elles existent dans leur société de prédilection. L’islamisme est totalitaire lorsqu’il existe dans une société organisée autour de ses propres soubassements idéologiques. De même, pour les autres idéologies. Il n’y a que le libéralisme qui n’est pas totalitaire lorsqu’il existe dans une société organisée autour de ses propres soubassements idéologiques. C’est ceci qui explique sa supériorité et sa longévité par rapport à toutes les autres idéologies, alors qu’à ses débuts son existence politique et idéologique fut continuellement précaire.

D’un autre côté, la situation internationale, caractérisée par la faillite du communisme, l’effondrement du nationalisme arabe, l’effritement progressif de l’islamisme et la tendance générale qui détermine aujourd’hui le cours de l’histoire, rend impossible un changement d’essence marxiste, nationaliste arabe ou islamiste en Tunisie puisqu’il serait anachronique, en dehors de l’espace et du temps. En plus, on ne peut penser aujourd’hui le changement en opposition avec les intérêts des puissances internationales américaine et française.

Programme et solution libéraux

Il est essentiel aujourd’hui de placer l’homme ou l’individu au centre des préoccupations sociales, politiques, religieuses, etc.. parce que d’un point de vue théorique et pratique la renaissance réelle et l’évolution démocratique ne peuvent exister véritablement dans le cadre d’une vie sociale fondée sur la notion d’ensemble ou de totalité. S’il y a une leçon à ne pas omettre de la renaissance occidentale et des lumières, c’est bien la primauté de l’individu sur l’ensemble. Il est à rappeler, une fois pour toutes, qu’exceptée la démocratie grecque qui a eu une existence brève mais dont le modèle intellectuel lui a survécu, la démocratie a été à réinventer. Cette réinvention n’a été réellement possible que parce qu’elle fut précédée chronologiquement par le libéralisme. Le libéralisme a précédé la démocratie et c’est de l’interprétation de la liberté par la pensée libérale que résulte la notion de liberté qu’on associe à la démocratie. Il est bien clair que le libéralisme et la démocratie sont des réalités indissociables parce que la démocratie est impensable hors de la condition libérale, même si on peut concevoir un libéralisme possible sans démocratie. D’ailleurs, lorsque la démocratie cesse d’être un rempart pour la liberté, elle devient dans ses pratiques aussi autoritaire que les pratiques des idéologies totalitaires.

Nombreux sont ceux qui ont essayé de briser cette concordance entre libéralisme et démocratie, mais leurs tentatives aux niveaux idéologiques, théoriques et pratiques se sont toutes soldées par un échec retentissant. La démocratie est une démocratie libérale sans quoi elle n’est plus une démocratie. La démocratie ne peut jamais exister en dehors d’un contexte libéral comme elle n’a jamais pu exister dans un contexte marxiste, nationaliste ou islamiste. Si aujourd’hui notre combat consiste à instaurer réellement une démocratie en Tunisie, alors ce combat ne peut exister en dehors des institutions libérales ou du libéralisme.

Qu’est-ce que le libéralisme ? Le libéralisme est né en tant que critique d’une certaine organisation absolutiste des pouvoirs religieux et politique. La liberté est dans l’homme, voilà le fondement du libéralisme autour duquel se structure le programme libéral dont la finalité est la libération de l’homme à l’égard de toute autorité temporelle qui lui est extérieure. Qui oserait dire que l’homme n’est pas libre et qu’il n’a pas droit à la vie en tant qu’homme libre ? Ainsi, c’est de l’affranchissement spirituel, politique et social de l’homme vis à vis de l’absolutisme, et du droit naturel de l’individu à la vie que découle l’essence du libéralisme. Les institutions politiques ou l’Etat ne sont légitimes que s’ils garantissent les droits à la sécurité, à la propriété et à la liberté, qui forment le droit naturel de l’individu à la vie. Les institutions politiques n’existent que pour garantir l’intégrité du corps de chaque individu, les moyens lui permettant de vivre et enfin la libre détermination de ses moyens de se maintenir sachant que chacun de nous est pour lui-même son meilleur juge.

Ainsi, tout le programme libéral consiste à construire des institutions politiques et à apporter une solution libérale afin de garantir les droits à la liberté, à la propriété et à la sécurité de tout individu. Toutefois, sans le reproduire dans son intégralité et en se contentant de la nomenclature de ses lignes constitutives, le programme libéral consiste dans la séparation du pouvoir de l’opinion, la distinction entre l’opinion religieuse et le pouvoir politique ou la sécularité, la liberté de conscience, la tolérance de la « religion naturelle », les droits de l’homme, les droits des minorités, la neutralité de l’Etat, le contrôle des pouvoirs par des pouvoirs ou les contres pouvoirs, la séparation entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire en renfermant chaque pouvoir dans un rôle spécifique, la multiplication des intérêts politiques, religieux ou économiques, la distinction entre société et Etat et entre société civile et ordre politique, la liberté d’expression, le multipartisme, la liberté religieuse, la libre concurrence, un régime démocratique qui est le seul susceptible de garantir et de respecter la liberté individuelle de chaque individu, représentativité politique, le contrat social, les bienfaits du commerce et du marché aux niveaux économique, politique et social. Ce programme libéral est constitué de la sorte afin de garantir et de protéger la liberté et en opposition totale avec le pouvoir politique de la religion, le despotisme, le totalitarisme, l’absolutisme, la censure, le parti unique, la confusion des pouvoirs, le monopole, du dirigisme économique, etc….

D’un point de vue réellement économique, le programme libéral devient l’unique solution efficace et viable. La solution libérale ne conçoit pas le développement ou la croissance économique en terme idéologique mais plutôt en terme de pragmatisme économique qui puise son existence dans la comparaison d’expériences concrètes recherchant l’efficacité dans le commerce, le libre échange, la « mondialisation » et la concurrence. Toutefois, contrairement à l’idée fallacieuse véhiculée par les uns et les autres, rien dans le libéralisme n’interdit à une représentativité politique d’un régime démocratique de définir une politique de redistribution équitable. Comme rien dans le libéralisme n’interdit le dialogue social ou l’existence syndicale dans un cadre contractuel régissant les droits et les devoirs de chacun !

Un aperçu libéral tunisien

Les libéraux tunisiens étaient de tous les combats de la Tunisie moderne. Ils étaient parmi les plus éminents dirigeants et chefs spirituels du mouvement national et du Néo-Destour. C’est aussi un libéral authentique, en la personne de Hédi Nouira, qui a fondé la banque centrale tunisienne et qui a sauvé, en tant que Premier ministre, le pays de la faillite et du désastre politico-économique en 1970 après, presque de 10 ans, du collectivisme et du socialisme déstourien d’Ahmed Ben Salah. Ce sont encore des libéraux, la tendance libérale du PSD, qui en 1970-1971 avaient préconisé, dans le manifeste du 25 juin 1970, la séparation entre le législatif et l’exécutif, la répartition précise des pouvoirs entre le législatif et l’exécutif, la délimitation des prérogatives du chef de l’Etat, du gouvernement et de l’assemblée nationale, l’institution d’une procédure adéquate, en cas de vacance de pouvoir, la définition des responsabilités et des tâches du PSD et de l’Etat et enfin le rétablissement des principes de la morale au sein des structures du parti et de l’administration. Ce sont ces mêmes libéraux, menés à l’époque par Ahmed Mestiri et Hassib Ben Ammar, qui se sont vus confisquer leur victoire au congrès du PSD en 1971 par Habib Bourguiba. Ce précédent putschiste a constitué un tournant historique dans l’avènement du despotisme en Tunisie, en ruinant les espoirs des tunisiens et les circonstances objectives de l’instauration d’institutions libérales et d’un régime démocratique. Au lendemain du changement du 7 novembre 1987, avant la naissance du PSL de Mounir Beji et la prise en main politique opérée par le PSD dans ses nouveaux habits du RCD, les libéraux présents sur des listes indépendantes étaient les vrais porteurs du changement pour qu’on les désigne comme le parti du président ou le nouveau parti. Dans les élections municipales partielles de décembre 1987, profitant du flottement du régime et d’un environnement favorable pour la tenue des vraies élections libres, la vraie surprise était libérale puisque les indépendants libéraux étaient aller jusqu’à battre le PSD à Ksar-hlal.

Aujourd’hui, la Tunisie vit une des phases la plus sombre de son histoire, pendant laquelle elle est passée du despotisme éclairé au despotisme féodal en passant par le despotisme non éclairé. Toutefois, certaines personnes nous parlent maladroitement ou de mauvaise foi du libéralisme « à la Tunisienne » alors que nous vivons un pur despotisme féodal. Comme tout régime féodal, le roi n’accepte aucun pouvoir concurrent, qu’il soit politique ou économique, mais survit grâce à la terreur politique, la corruption et le clientélisme économique. En aucun cas, même d’un point de vue économique, on ne peut parler de libéralisme dans le cas de la Tunisie. Le libéralisme économique n’est pas le capitalisme sauvage ni le clientélisme, il ne peut exister sans l’existence d’un Etat impartial, des règles de jeu stables, un climat d’affaires transparent, ce qui est tout le contraire de la situation tunisienne. En plus, une économie caractérisée par un secteur privé précaire, un clientélisme prononcé et un Etat omniprésent ne peut être une économie libérale sauf si dans le cas de la Tunisie il s’agit d’un libéralisme d’Etat, ce qui est un non-sens total.

Un appel libéral

Chaque fois, que la Tunisie passe par un moment difficile, le mouvement libéral sous ses différentes formes a toujours su répondre présent. D’où la nécessité, aujourd’hui, d’un mouvement libéral tunisien, populaire, réformiste et patriote, transcendant les partis politiques et la société civile, pour essayer de sortir la Tunisie de l’impasse dans laquelle l’a conduit le despotisme. Il est temps pour les libéraux de tout bord, qu’ils soient les libéraux du déstour, les libéraux authentiques du PSL, les libéraux indépendants, etc. pris dans la tenaille du despotisme et de l’islamisme, de se retrouver autour d’une structure politique ou d’une plate-forme libérale les plaçant au centre de l’échiquier politique. Les Tunisiens comme tous les peuples s’accommodent plus du milieu que des extrémités, c’est aujourd’hui aux libéraux de gauche et aux libéraux de droite de former une coalition de centre-gauche et de centre-droite afin de proposer aux tunisiens une alternative réelle et crédible rejetant le despotisme, le nationalisme, le communisme et l’islamisme. Cette coalition du centre doit exister en tant qu’une idéologie, un projet, une stratégie et des moyens, autrement elle sera vouée, elle aussi, à l’échec. Cette plate-forme politique de la modération doit s’inscrire dans la continuité du réformisme bourguibiste ; la libération de la femme, la généralisation de l’enseignement, etc.. ; du manifeste des libéraux du PSD et du changement populaire des libéraux indépendants de Ksar-hlal, en opposition avec les promesses trahies du changement du 7 novembre 1987. Elle doit avoir pour devoir centrale la création d’institutions politiques garantissant les droits à la sécurité, à la propriété et à la liberté de chaque tunisien afin de donner aux institutions tunisiennes une légitimité qu’ils n’ont jamais eu. Aussi, elle doit s’activer dans une remise à niveau économique nécessaire pour l’émergence d’une classe moyenne stable nécessaire à la pérennité de tout régime et pratiques démocratiques.

Il est temps, aujourd’hui, pour les libéraux hésitants, les libéraux refoulés, les libéraux mous, les libéraux timides, les libéraux convertis, les libéraux convaincus, les libéraux combatifs de prendre leur destinée en main. Il est temps de comprendre une fois pour toutes que le seul clivage réel est celui entre les hommes libres et les hommes non libres. Il est temps de comprendre une fois pour toutes que le seul combat qui vaille la peine est celui pour la liberté. L’homme est né libre, le Tunisien aussi, aujourd’hui c’est au Tunisien de retrouver sa dignité d’homme libre.

Mourad Dridi
5 avril 2005

anti-conformismes
Mourad.d@gmail.com