Zouhair Yahyaoui en grève de la fin


Drôle de terme, grève de la faim. Un sens à l’envers, car si on ne mange pas, on a justement faim, et que la faim est une sensation qu’il est impossible d’éviter de ressentir, et qu’on ne peut ignorer qu’avec un effort de volonté. Mais quelle grève de la faim peut-on faire, quand déjà on vous refuse de vous nourrir?

Impressionnantes grèves, de personnes qui renoncent à quelque chose auquel ils n’ont pas droit pour obtenir d’y avoir droit. Une grève de la faim devient une grève de la vie, plutôt, le refus de s’alimenter s’accompagne souvent du refus de tout autre droit refusé et livré au compte-goutte et pourtant fondamental. Il ne reste plus que la grève du souffle à ces hommes qui pour qu’on ne les oublie pas, pour se faire remarquer et ne pas se laisser enfermer dans des oubliettes, doivent arrêter de vivre.

Pris en otage par le régime tortionnaire de Ben Ali, ces hommes renversent les barreaux de leurs cages: on les prive de leurs droits à circuler, à penser, à diffuser librement leurs idées, et de ce fait ils sont privés de leur droit à manger, à marcher, à dormir, à boire, et on couple chaque acte basique de la vie à une souffrance continue. Respirer, boire, dormir devient une souffrance. On transforme leur corps en outil de torture continue. Mais leurs paroles, leurs grèves, leur détermination, leur existence, l’évidence et l’aberration de l’horreur qui leur est arbitrairement infligée, est une accusation continue qui pèse sur la tête des responsables. En refusant d’être les victimes consentantes, en continuant à lutter avec le seul et le dernier recours qu’ils ont, ces hommes rendent leurs geôliers responsables de leurs souffrances aux yeux de tous: prisonniers de leurs actes, ils ne pourront pas y échapper.

Privé de vie, parce qu’ils ont voulu être libres, le président général s’est-il rendu compte qu’en les soumettant à un régime si cruel, en les privant de leur vie pour servir d’exemple aux autres, il admet implicitement que la liberté est intrinsèque à la vie même de tout être humain? il se déshumanise alors qu’il aurait voulu priver d’humanité ceux qu’il emprisonne.

Veulent-ils manger, ces prisonniers protestataires? veulent-ils boire, ou dormir? veulent-ils respirer, alors que même ça, ce n’est pas toujours facile dans les prisons tunisiennes? veulent-ils que leurs proches puissent venir les voir? recevoir livres et papier? veulent-ils pouvoir ne plus jamais craindre les fous furieux psychopathes mandatés par le régime pour les torturer?
Ils se laisseraient mourir, si leur seul but était que cela cesse, que cette chose dans laquelle ils sont plongés depuis leur emprisonnement cesse d’être leur sensation. Ils continuent à vouloir une seule chose, et tout le reste y est lié: être humains, et être libres. Qu’on leur refuse de droit de survivre, ils prendront celui de vivre, parce qu’ils savent que la liberté est le propre de l’humanité. Alors que tout est fait pour que cette culture de la souffrance devienne leur seul lot quotidien et leur seul souvenir, ces prisonniers refusent par leur grève que cela devienne normal, que cela devienne leur vie.

Combien sont-ils aujourd’hui à suivre cette grève? Zouhair Yahyaoui et Hamadi Jebali en février dernier; Ziad Doulati toujours en février, selon l’AISPP; Abdelmejid Guidhaoui depuis le 25 février selon la LTDH; Zouhair Yahyaoui à nouveau, depuis 4 semaines et encore aujourd’hui. Certainement d’autres encore, dont la voix n’arrive pas jusqu’ici.