Les mots pour Zouhair sont des mots pour la jeunesse tunisienne / Kamel Jendoubi


Intervention de Kamel Jendoubi à la soirée consacrée à Zouhair Yahyaoui
le 4 février 2003

Je m’appelle Kamel Jendoubi, je suis un franco-tunisien. Ce n’est pas rare par les temps qui courent, surtout pour beaucoup de jeunes issus de l’immigration, même si je ne suis plus jeune. Je remercie Sophie pour cette intervention qui d’ailleurs m’inspire deux choses. D’abord je remarque l’émergence sur la scène tunsienne par le biais de l’Internet d’une partie de la jeunesse tunisienne, qui déjà manifestait auparavant et à sa manière sur les choses qui la concernent: rappellons-nous du mouvement étudiant à certains moments, qui a été quand-même soumis à une violence que l’on peut regretter. Aujourd’hui ce mouvement est un peu en décalage, de sorte qu’il a connu beaucoup de problèmes. Rappellez vous des manifestations de 2000 au moment où Ben Brick faisait sa grève de la faim et qui ont abouti à des arrestations, des condamnations, plusieurs centaines. Et puis avec l’arrivée de l’Internet, nous assistons à quelque chose de nouveau pour la Tunisie, quelque chose de frappant avec de la diversité, de la richesse, de l’énergie. Personnellement, je ne suis que consommateur et j’ai du mal à suivre étant donné le nombre de messages, trop de choses, … mais cette masse d’information structure des choses, elle nous oblige à structurer des courants, à organiser le travail autrement, etc ..; et je pense que la situation de Zouhair est à la fois symbolique de tout cela, elle reflète cette situation de paradoxe dans lequel se retrouvent les jeunes tunisiennes et tunisiens, et en même temps, je crains que ce ne soit peut-être pas la première illustration du décalage qui existe entre une formidable énergie de la jeunesse et un quadrillage total de l’espace public, y compris par les moyens modernes. Ce qui est étonnant est que ce régime fait appel à des techniciens, à de jeunes techniciens pour pouvoir fermer aussi cet espace. Ils les paie… bien.

Et à l’évidence, c’est un combat, qui ne remplace pas à mon avis les autres combats mais qui le complète parfaitement; quand je dis les autres combats, je parle des autres formes de travail, dont certaines peuvent apparaitre désuètes. Certaines formes de combat ne sont plus à jour, il faudrait certainement engager un travail de réflexion, de réctification. Mais c’est une forme de combat qui peut mettre en valeur les autres combats. Il y a des champs de travail qui peuvent être approfondis. Rappellons-nous il y a quelques années, il y avait peu, très peu d’informations sur la Tunisie et on était très content quand il y avait un entrefilet dans un journal comme le Monde ou Libération. Et aujourd’hui, grâce à internet, il y a une masse incroyable d’informations presque au jour le jour pour nous informer, et ça montre le chemin qui a été fait grâce à l’investissement de beaucoup de jeunes, comme Zouhair, puisqu’on est aujourd’hui réuni autour de Zouhair; ce n’est pas que l’on ne veut pas penser aux autres mais parce qu’il faut mettre en exergue ce nouveau champ de lutte pour la démocratie et les libertés en Tunisie.

Mais en même temps, je me dis qu’il y a une disproportion entre les investissements qu’on fait les uns et les autres et l’impact qui reste modeste. Il y a un décalage qui risque quelque part d’user et c’est une réflexion qu’on doit avoir. Car il y a beaucoup de jeunes qui restent derrière leur PC, d’autres qui se déplacent, je vois des visages ici de personnes qui ont été ici ou là parler de la situation en Tunisie à l’extérieur. Et en même temps, le paradoxe est que l’on a jamais eu autant d’information directe sur la Tunisie sur la situation des libertés et la situation politique, économique, la corruption, sur les méfaits dont les proches, les premiers cercles de pouvoir, sont les auteurs. Sur cette mise en coupe réglée de l’économie tunisienne, sur cette chape de plomb qui ne couvre pas que le champ politique mais aussi social, culturel, etc … on n’a jamais eu autant d’informations, mais on s’interroge toujours sur qu’est qu’il faut encore pour que les choses bougent à l’intérieur. Combien faut-il de gens en prison, poursuivis, pour que ca bouge?

Quand on voit des jeunes impliqués ca donne l’espoir. Car même si il y a des problèmes de générations, même si le passage de témoin ne s’est pas encore fait malheureusement, maintenant tout comme depuis l’indépendance, comme on aurait pu le souhaiter pour des raisons x ou y sur lesquelles il n’est pas possible de revenir ce soir, il n’en reste pas moins qu’il y a de l’espoir, car nous avons – et heureusement – pour nous de jeunes tunisiens qui ont investi l’espace public, qui veulent d’abord être des jeunes, ils veulent voyager, changer, parler et débattre. Et je pense qu’ils veulent aussi lancer un message. Il faut peut-être retenir ce décalage générationnel. Il faut qu’on cherche, à défaut de s’organiser comme il faut, à trouver les modalités idéales pour passer un pacte et pas seulement sur la prison en Tunisie. Je pense que l’on doit regarder dans la même direction. Il n’y a qu’une seule direction à mon avis et c’est contraindre ce régime, en travaillant à l’intérieur de la Tunisie comme depuis l’extérieur, pour qu’il cède sur un certain nombre de points qui pour nous sont essentiels. Premier point, l’amnistie de toutes les victimes de la repression, je ne parle pas d’amnistie générale qui pourrait laisser entendre qu’on amnistie même les voleurs, je parle bien des victimes de la repression. Un point essentiel. L’autre point est le fait de militer pour des garanties essentielles et minimales pour la Tunisie. Il y a des textes internationaux, des engagements pris qu’il faudra respecter. Rappellons simplement que l’État tunisien a souscrit un certain nombre d’engagements internationaux qui garantissent la liberté d’expression, d’organisation, et … Et troisièment, il faudra créer les conditions pour que les Tunisiens prennent leur destin en main, c’est-à-dire débattre pacifiquement des bases de l’avenir et ne plus considérer les Tunisiens comme des enfants, des enfants attardés, pardon, comme des gens irresponsables.
Regarder dans la même direction ne veut pas dire qu’il n’y a plus de différences entre nous, plus de discussions, non pas du tout, mais on organise notre débat, nos différences, nos divergences en fonction de cette direction. Je voudrais dire partant de mon expérience qu’à partir du moment où les Tunisiens regardent dans la même direction, ceux qui luttent pour leurs droits, ils peuvent réussir. Je sais qu’il y a des questions difficiles, mais je ne suis pas pessimiste. On ne va pas laisser ce régime gérer comme ca la souffrance de notre peuple. Il faut en faire plus, avec plus de volonté, de détermination, même si on a conscience des conditions difficiles. Si on a la détermination on peut déjà participer par Internet, donner son avis, on peut faire des choses, beaucoup de choses.

On a beaucoup de choses à faire mais la première à faire à court terme pour moi est de sortir Zouhair de prison. Il a déjà passé 8 mois, c’est trop. Il faut le sortir … il faut le sortir ! il faut vraiment qu’on se mobilise encore plus. Aujourd’hui c’est une étape ce n’est pas la fin. Quant au comité, quant à moi, nous continuerons à faire le mieux que l’on puisse faire pour que Zouhair soit libéré le plus vite possible. J’espère qu’on le verra très bientôt ici en France, et qu’on l’accueillera ensemble.

Merci.