Pour le meilleur …


Ici et là, j’entends … « il faut le soutenir dans son combat » … « il faut l’accompagner dans sa grève de la faim » … « il devrait continuer » . Ces propos me font horreur. Ils me font mal, et me révoltent.
N’a-t-il donc pas assez donné ? N’a-t-il pas assez montré à quel point il était digne, et révolté par toute forme d’injustice ?
Quel mensonge nous faisons-nous à nous-mêmes et aux autres lorsque nous prétendons soutenir les désespérés dans leur grève de la faim, alors que c’est leur grève qui soutient notre bataille !

Face à un emprisonnement abusif, une injustice intolérable, de la souffrance indicible, personne n’écoute. On veut voir. On veut voir les stigmates de la torture, on veut voir les traces de coups, on veut voir l’amaigrissement dû à la privation. On ne veut pas entendre les timides appels au secours, et celui qui subit silencieusement une injustice, sans se révolter pour ne pas augmenter la souffrance de ses proches sombre alors dans l’oubli.

Nous avons le goût du pire, le goût du drame. C’est notre adrénaline. Le sentiment d’urgence, la mort qui rôde nous rend lyriques et combattifs. Tout à coup, nous nous réveillons de notre torpeur et dénonçons l’injustice, toutes sirènes dehors. Dès que le danger vital est écarté, les sirènes s’éteignent. Pourtant rien n’a changé.

Combien de fois ai-je entendu : « Il doit faire une grève de la faim. » Et je répondais : « C’est hors de question. »

Pourquoi le devrait-il ? Parce qu’une fois l’injustice prononcée, on passe à autre chose, et on attend que l’injustice soit passée, deux ans, ou dix ans. On évalue. On fait des calculs. Si on le fait libérer avant la fin de sa peine c’est bien. A combien a-t-il été condamné ? Ah bon, on a le temps alors. On va travailler tranquillement. Comment va-t-il ? Bon ça va, il n’y a pas d’urgence.

Et les rappels sur l’enfer de la prison, sur les séquelles irrémédiables n’y font rien. Pourtant je suis presque certaine que Zouhair en sortant ne sera plus jamais le même. Ceux qui sortent de l’enfer n’en sortent jamais vraiment. Le corps garde des traces, et l’âme aussi. Je sais que ses rires ne seront plus aussi francs, que son regard sera encore plus triste qu’avant.
8 mois ont passé et on essaie encore de me faire croire que tout se rattrape. Pourtant ces 8 mois sont passés. C’est définitif. Chaque heure qui passe est perdue. Chaque jour de souffrance, pour lui, pour sa famille , pour ses proches est un jour de souffrance de trop, un jour perdu.

Les mois qui viennent de s’écouler n’ont aucun sens. Ceux qui y voient de la fatalité, ceux qui disent : « c’est comme ça » se trompent lourdement. Zouhair n’est pas atteint d’un cancer, il est victime de la folie des hommes, de leur absence de dignité et de compassion. C’est la volonté de certains hommes qui l’a envoyé vivre ce calvaire interminable. Et c’est cette même volonté qui peut lui rendre la liberté, la vie, à lui et à sa famille.

Il nous appartient de l’enjoindre de toutes nos forces de ne pas mettre ses jours en danger, parce que nous n’avons pas besoin qu’il soutienne notre bataille par sa grève de la faim.

Il nous appartient de faire en sorte que notre voix, notre conviction et notre énergie soient suffisamment fortes pour qu’il puisse nous faire confiance.

C’est à nous de nous battre pour que justice lui soit rendue, à lui et à toutes les victimes de l’arbitraire et du silence, et non pas à lui de se battre pour ses droits, parce que ses droits, c’est nous qui devons lui garantir.

Paris, le 29 janvier 2003