Interview de Samira Yahyaoui, soeur de Zouhair


La situation des prisons en Tunisie est dramatique. Aucun mot ne peut décrire les souffrances infligés dans l’indifférence et le mépris. Aucune « preuve », aucun discours ne peut effacer ces souffrances. Aucune image, aucun témoignage ne pourra jamais gommer la mémoire, ni les conséquences physiques et morales lourdes et définitives que l’emprisonnement cause en Tunisie.

Cette semaine est dédiée à Zouhair Yahyaoui, le webmaster de Tunezine, créateur du site et journaliste libre et plein d’humour, emprisonné pour son talent.

Face à ce qu’il vit, nous aimerions un silence de respect. Mais le silence n’attire pas les regards, et Zouhair Yahyaoui a besoin d’être regardé pour ne pas être transparent, de notre voix pour ne pas être muet, de notre action pour continuer à se battre. Ce qu’il vit, en compagnie du millier d’autres prisonniers d’_expression en Tunisie, et en compagnie de tous les prisonniers qui vivent des conditions de réclusion inhumaines, est une injustice qui dépasse le mot-même d’injustice. Jamais il n’aurait dû se trouver en prison, jamais il n’aurait dû être inquiété, il n’est coupable de rien. Pour survivre même, pour obtenir des médicaments indispensables, il a dû mettre sa vie en danger. C’est inacceptable : notre voix doit remplacer la sienne.

La rédaction de Reveiltunisien a voulu cette semaine évoquer sa personne, lui rendre son individualité, son histoire et sa couleur. Nous nous excusons ici-même de devoir « étaler » sa personne en public. Nous avons préféré l’évoquer dans ces termes plutôt que dans ceux d’un prisonnier. Zouhair, comme tous les autres, est une personne, avant tout et toujours.

Tous nos remerciements vont à sa soeur, qui a accepté de nous dresser le portrait de Zouhair et de leurs famille.

AD/RT-31 janvier 2003

Reveiltunisien Est-ce que vous vous attendiez à
de telles conséquences (une déferlante) sur votre
famille, vous-même, vos parents ou encore votre oncle
suite à l’arrestation de Zouhair ?

Samira Yahyaoui Dès que j’ai su que Zouhair a créé
son site, je m’attendais même à pire.

RT Dès le départ, vous connaissiez l’existence de
ce site ?

SY Oui, depuis juillet 2001, au moment de la
rédaction de la lettre du juge Yahyaoui pour dénoncer
la situation du secteur judiciaire.

RT Dans quelles conditions vous avez appris
l’arrestation de Zouhair ? et comment la famille a
réagi ?

SY Dès le lendemain un membre de ma famille m’a
prévenu. Mais j’ai appris récemment que ma mère avait
très, très mal réagi en apprenant cette nouvelle, et
jusqu’à ce qu’elle ait pu le voir plusieurs jours
après elle était vraiment très mal. Moi-même, pendant
le premier mois, je ne pouvais plus travailler
tellement les larmes étaient toujours présentes.
Heureusement, j’avais des gens compréhensifs autour de
moi et surtout mon travail ne me mettait pas en
relation avec du public. C’était… c’est très dur
encore.

RT Y a-t-il eu des pressions sur des membres de
votre famille ?

SY Évidemment mais je préfère ne pas en parler,
vous comprenez… Mais bon… Nous avons eu des
coupures de téléphone, là-bas en Tunisie, mais moi
aussi ici, je ne pouvais pas les contacter. Mais bon,
vous savez, on se débrouille toujours pour se
téléphoner. J’ai appris que le matériel informatique
avait été pris. Vous savez, ils ont tous été
interrogés, toute la famille. et puis il y a eu une
surveillance policière discrète.

RT Pendant combien de temps ?
SY Je pense à peu près un mois.

RT Vos parents arrivent sans probleme à aller
voir Zouhair à la prison ?

SY Oui, oui, eux ils ont le droit d’aller de le
voir. Mais le problème c’est les transports, la
chaleur… Ma mère s’est évanouie. La prison est à
plus de 30 kms, il faut prendre plusieurs transports,
des locations, et même à la fin finir à pieds le
chemin qui reste.

RT Durant le procès, vous avez réussi à avoir des
informations sur ce qui se passe pendant les audiences
?

SY Non, rien. Tout ce que j’ai pu apprendre
c’était par Internet, pas d’autres informations,
non…

RT Comment s’organisent les visites ?
SY Maman y va toujours, et il y a toujours
quelqu’un pour l’accompagner.

RT Votre mère est toujours présente, votre père
va aussi rendre visite à Zouhair ?

SY Oui, il y a toujours maman, mais papa est là
aussi. Il est plus réservé, et le fait qu’il soit allé
tout seul lundi à la prison pour rendre visite à
Zouhair montre à quel point cette affaire l’affecte,
mais il essaye de ne pas le montrer.

RT Vous avez eu de l’aide ou un soutien immédiat
des associations ?

SY Pour la Tunisie, je ne sais pas. Ici non.

RT En Tunisie, y a-t-il une solidarité de la part
de voisins par exemple ?

SY [sourire] Vous savez, même dans notre famille,
les Yahyaoui, nous sommes nombreux. À part notre
famille (les parents, les enfants, les oncles), il n’y
a rien eu. Au début, mes parents se sont retrouvés
seuls, très seuls. Les premières aides sont venues de
l’étranger plus que de la Tunisie. En fait, on
n’attendait pas cette solidarité en Tunisie. Ils ont
peur, et je les comprends. Peut-être que nous aurions
fait pareil. La peur de passer à la torture, tout
ca… Quand-même, ça fait peur.
Vous savez, ma mère maintenant a très peur, elle ne
tient plus, elle ne veut pas perdre son enfant. Nous
sommes huit enfants, et tous très solidaires, mais on
a toujours été solidaires…

RT Quelles étaient les relations de Zouhair avec
sa famille avant ?

SY C’est le meilleur, le troisième enfant. C’est le
meilleur parce que quand il était enfant, il avait les
meilleures notes, presque sans peiner. Puis
adolescent, il a commencé à s’interesser à la
politique. Quand mes parents recevaient des gens qui
savaient parler politique, il ne mangeait plus, il
restait comme ça, la bouche grande ouverte, à écouter
tout ce qui se disait. Et puis il a plus d’humour que
nous, il nous fait rire, il nous appris à rire mais on
ne peut pas rivaliser avec son humour.
Je suis très proche de mon frère, car on a passé notre
enfance ensemble à jouer, à parler, à faire des
blagues [rire] des concours de blagues, de celui qui
boirait le plus de litres d’eau [rire] et c’est lui
qui gagnait [rire]. Il a même inventé le concours de
celui qui va loucher le plus longtemps. Une fois, il
m’a fait peur parce que nous avons fait ce concours de
celui qui louche, et lui n’a pas de limites, alors
[rire] alors il s’est coincé l’oeil en louchant
[rire]. Il fait toujours des tours pas possibles. Je
suis courageuse mais pas autant que lui.
Pour vous expliquer son caractère… Une fois, enfant,
ma mère m’a dit de le garder, lui et les autres frères
et soeurs. Les autres étaient sages mais c’était lui
le problème. Qu’est-ce qu’il m’a fait: il voulait
aller dans la maison de ma grand-mère en face mais la
porte était fermée, il a vu que la fenetre était
ouverte, qu’est-ce qu’il fait ??? [rire] Il s’est mis
sur le rebord de la fenêtre, dans le vide total, pour
sortir. Quand on jouait sur les toits, il marchait sur
les bords, toujours, pour voir jusqu’où il pouvait
aller, jusqu’au jour où il s’est cassé le bras, car
personne des copains voulait aller chercher le ballon
en haut, alors c’est lui qui y a été, et il est tombé
du premier étage. Zouhair aime la liberté, il ne veut
pas qu’on lui limite sa liberté, il est toujours
déterminé.

RT Est-ce que cela signifie que la grève de la
faim qu’il a entamé, il la poursuivra jusqu’au bout ?

SY Oui ! Il ira jusqu’au bout. Croyez qu’un enfant
qui s’est accroché aux pare-chocs des voitures pour
sentir la sensation de la vitesse en patins à
roulette… On n’est pas comme ça dans la famille,
juste lui [sourire. On a eu des parents qui nous ont
donné une éducation normale, il fallait être à
l’heure, on ne sortait pas… sauf lui, il a echappé
au contrôle de ma mère. Le seul sur huit enfants !! Il
a un courage pas possible, la peur, il ne connait pas.

RT Vous réussissez à contacter aujourd’hui votre
famille ?

SY Oui, maintenant que le téléphone a été remis…
Mais bon, je ne sais pas si ils me disent tout. Vous
savez, nous sommes sur ecoute…

RT Le couffin… pour quelqu’un qui ne connait
pas la prison c’est quoi ?

SY Déjà dans les hôpitaux, dans les universités,
la bouffe est infecte alors comment voulez-vous qu’en
prison ils aient une bouffe correcte. Ils ont à
manger, mais c’est déguelasse.

RT Le contenu parvient bien à Zouhair ?
SY Mais le problème est que tout est censuré. Il y
a plein, plein d’aliments qui ne sont pas acceptés.
Ils ne peuvent pas emmener n’importe quoi. Je ne sais
pas pourquoi… Mais quand il part avec le couffin, on
ne sait rien après…

RT Est-ce que toutes les familles apportent un
couffin ?

SY Écoutez, toutes les familles n’ont pas les
moyens de le faire, et puis il y a des familles qui
sont loin.

RT Il y a une solidarité entre prisonniers ?
SY Les islamistes sont très solidaires, oui.

RT Avec les autres aussi ?
SY Ils sont entre eux…

RT Est-ce que les prisonniers avec Zouhair sont
tous des prisonniers d’opinion ?

SY Non, il y a des droits communs… Ils
l’appellent « monsieur Internet ». Chacun connaît son
histoire. Il y a deux ou trois détenus avec qui il
s’entend mieux.

RT Vous avez lu l’article sorti dans Réalités
sur les prisons ? Quelle a été votre réaction ?

SY Pff, on sait déjà ce qui se passe… ça a juste
confirmé. Mais par rapport à Zouhair, ça devient
effrayant. Maintenant, quand je lis un article sur la
torture ou les mauvais traitements, tout ça, je pense
que Zouhair a peut-être droit à ça… Au début,
j’avais des réactions de colère, de rage… Mais
maintenant, je lis ces articles en diagonal, ça fait
mal, quand on est de la famille. Je lis rapidement, et
j’imagine qu’il y a echappé. C’est égoiste mais bon…
Si on se met à penser à tout ce qui est possible en
Tunisie, on est bon pour l’asile.

RT Pour revenir aux soutiens, as-tu été aidée ici
en France ?

SY À part des proches, non. Je n’ai rien. Internet
me donne les infos. Je me suis prise en charge
moi-même ; mais je n’ai pas besoin de soutien, mon
soutien c’est moi. Si je suis triste, qui peut changer
ça ? On se sent impuissant ici. J’ai pensé à faire
aussi une grève de la faim, mais on m’a dissuadé. J’ai
demissionné, je préférais rester à la maison, je ne
pouvais pas travailler comme ça, en pleurant toute la
journée. Mes frères et soeurs qui travaillent ont
aussi tous dû à un moment ou un autre arrêter de
travailler un moment, parce qu’il n’en pouvaient plus.
Une de mes soeurs a arrêté l’université. On est tous
très touché… Mais (dans l’ensemble) je ne peux pas
savoir ce qui se passe en Tunisie à cause des
écoutes… Alors je préfère parler ici de moi.

[On regarde des photos des soeurs… de Zouhair
enfant, du Juge jeune …]

SY Si Zouhair était tout le temps à l’extérieur,
il ne faut pas croire que c’était un voyou, il
réussissait ses études, c’est dû au fait qu’il est
tres actif. Quelqu’un qui veut être libre, c’est lui
qui a appris à ses soeurs et frères de faire des
effors pour être plus libres. car on est pas tous
comme lui.

RT Après avoir terminé ses études à l’université,
comment a-t-il vécu la sortie de l’université sans
trouver facilement du travail ?

SY Il l’a vécu très mal psychologiquement, mais il
n’est jamais resté à rien faire, à regarder la télé,
il a toujours été occupé; il a appris seul
l’informatique, il a appris seul à dessiner, et il
rentrait le soir crevé comme si il avait travaillé
toute la journée comme un ouvrier. Au début , on ne
savait pas qu’il apprenait l’informatique, après on a
compris pourquoi il était crevé; un autodidacte qui
quand il rentrait prenait le temps de s’occuper en
plus du jardin.

RT Il peint aussi ?
SY [Elle nous montre un tableau de Zouhair] Comme
il n’a pas les moyens, il utilise tout ce qu’il trouve
: un morceau de bois, des vitres, de la peinture pour
les murs…
[le tableau est signé « moi »]

RT Vous avez vu le programme de la semaine dédiée
à Zouhair ? Serez-vous présente ?

SY Je ne sais pas, car je suis tellement inquiète
que j’ai peur d’être agressive, ça peut choquer, mais
je tiens à dire que si j’ai souvent participé à des
rassemblements, quand on est concerné personnellement
c’est tres difficile. Mais c’est maintenant qu’il a
besoin de nous, il a besoin de cette solidarité.
Toutes ces actions sont tres importantes, surtout pour
nous la famille, on est impuissant. Je sais les
conditions de souffrance dans lesquelles il vit, je
suis inquiète pour sa grève de la faim; je ne veux pas
gâcher ce moment.

RT Vous avez ecouté l’émission sur Beur FM
dernièrement ?

SY Oui, justement, j’aimerai signaler par rapport
aux propos de l’animatrice sur les berbères, que comme
tout le monde on n’est pas à 100 % Berbère ou autre.
On est aussi des Arabes. Ces questions de communautés
ne se posent pas. On est Tunisiens.

RT Il y a maintenant beaucoup de signataires à
l’appel à la semaine de Zouhair, beaucoup de gens
solidaires…

SY Oui, ça fait vraiment plaisir cette
solidaraité. À un certain moment Zouhair s’est fait
lâcher par plusieurs personnes, des amis de
l’intérieur et de l’extérieur de la Tunisie, et
lui-même il l’a senti, alors que personne ne lui en a
vraiement parlé.

RT/jeudi 30 janvier 2003