Lettre à Madame Mary Robinson Haut Commissaire des Nations Unis pour les droits de l’homme et à Monsieur Romano Prodi Président de la Commission Européenne


Madame et Monsieur,

Qu’y a-t-il derrière une mise en accusation se déroulant en dehors des marges du droit ?

Arrêté sans motif et de façon arbitraire (par des policiers du Ministère de l’Intérieur en civil, sans aucun mandat d’arrêt) le 4 juin 2002, torturé, son dossier falsifié, gardé au secret pendant une semaine, Zouhair Yahyaoui alias Ettounsi de TUNeZINE a été condamné le 20 juin 2002 à 28 mois de prison après un non-procès sans aucune instruction de l’affaire.

Qu’y a-t-il derrière un procès bâclé ?

A la suite de l’interjection en appel le 28 juin 2002, il a été présenté au tribunal le 3 juillet 2002 sans même que ses avocats aient été convoqués ou avertis. Zouhair lui-même a été averti de cette audience quelques heures seulement avant sa tenue. Reporté au 10 juillet 2002, le non-procès s’est clos sur un verdict de 24 mois de prison ferme, alors que les avocats n’ont pu ni avoir accès au dossier, ni rencontrer Zouhair, qu’aucune plaidoirie relative aux chefs d’accusation n’a été prononcée ni aucune instruction des affaires n’a été même entamée.

Qu’y a-t-il derrière la condamnation à un prix d’ami ?

Le verdict de 24 mois de prison ferme, « seulement » 24 mois dans des conditions de détention qui sont à considérer à elles seules comme une torture, nous montre à tous combien la pression médiatique et internationale agissent sur la justice du régime. Un sale moyen de faire taire l’opinion massive contre l’injustice. Pourquoi donc ce besoin de silence ? pourquoi vouloir fermer le dossier de Zouhair Yahyaoui aussi vite qu’il n’a été ouvert, alors qu’un pourvoi en Cassation a été demandé pour différents vices de forme ? quels sont les vrais motifs ? quelles sont les véritables raisons de toute cette mascarade de justice ?

Les réponses à toutes ses questions obéissent à la logique de vengeance propre au régime de Ben Ali, une logique perverse dans laquelle le régime de Ben Ali se cache derrière un simulacre de justice pour commettre ses crimes inhumains. Ben Ali et son régime souffrent de la maladie d’un pouvoir faible de son illégitimité et contraint en dernier recours à la vengeance des autorités à l’égard des prisonniers politiques, d’opinion, d’expression et de croyance.

Depuis dix ans les prisonniers politiques tunisiens vivent un vrai calvaire dans les multiples centres de détention du pays. Les prisons tunisiennes sont de véritables mouroirs où les conditions d’hygiène et de surpopulation sont désastreuses et où les prisonniers d’opinion sont privés d’accès aux soins et aux médicaments, de moyens d’écrire, de lire et même de prier ou de voir leur famille. Aux déplacements continuels à travers les différentes prisons du pays, le régime ajoute l’humiliation et les traitements dégradants destinés à anéantir le moral des prisonniers politiques pour les transformer en loques humaines et casser toute volonté, toute individualité. L’abus sexuel constitue une pratique courante de punition utilisée contre les prisonniers d’opinion, et généralement il est commis par des détenus qu’on dresse contre la victime en contre partie de certaines faveurs (paquets de cigarettes, bakchich, etc.…) ou par les tortionnaires eux mêmes (gardiens et policiers).

La vie carcérale en Tunisie est une torture lente que le prisonnier est appelé à endurer après avoir subi dans un premier temps des tortures et violences physiques insoutenables dans les locaux de la police politique. Leur seule évocation fait frémir. Ces crimes sont de véritables crimes contre l’humanité, ces crimes sont planifiés d’avance, ces crimes sont systématiques, et servent à nettoyer des catégories entières de la populations, celles qui ne correspondent pas aux diktats de normalité du régime, celles qui sont susceptibles de créer une opposition par leur seule existence.
Ce ne sont pas les victimes qui manquent : Abdelaziz Mahouachi (1991), Adnan Saïd (1991), Abderraouf Laaribi (1991), Azzedine Ben Aïcha (1994), Ismail Khmira (1994), Sahnoun Jouhri (1995), MM. Sohnoun Jouhri (1995), Abdelkadher Lakhdar (1995), Ridha Khemiri (1997), Ridha Jeddi (2000), Chaker Azzouzi (2000), El Id Ben Salah (2000), Ridha Khmiri(2000), MM. Ryadh Bouslama (2000), Abderrahman Jhinaoui (2001), Ezzeddine Brik (2001), Hassen Azzouzi (mai 2001), Belgacem Jedidi Yaacoubi (2001), Abdelwahab Boussaa (2002), Lakhdar Essdiri (2002), et la liste est encore longue, ont expiré leur dernier souffle sous la torture ou à cause de conditions de détention dures et très dégradantes.

La plupart des prisonniers d’opinion encore vivants sont devenus des handicapés, avec des fractures diverses au niveau de la colonne vertébrale, d’autres sont atteints d’asthme ou de tuberculose, presque tous conservent comme souvenirs maladies de peau et respiratoires, faiblesses rénales, traumatismes au niveau cérébral, traumatismes aux membres, stérilité, faiblesses de l’appareil digestif, membres sectionnés. Plusieurs personnes ont atteint le stade de la folie et souffrent encore de dépressions graves après les différentes séances de tortures ; souvent la libération n’est qu’un moyen de se débarrasser de ces cas « inespérés », et le moyen de continuer à les torturer par des contrôles, des pressions et des menaces continues pour eux, leur famille et leurs amis. Ils sont donc souvent contraints à l’isolement forcé volontaire même une fois libérés, pour protéger leur entourage.

Le régime de Ben Ali, avec ses horreurs, continue à jouir encore d’une impunité totale pour ses crimes contre ses opposants pacifiques de tout bord, islamistes, hommes de gauche, démocrates, ou toute personne qui exerce ses libertés humaines fondamentales. La mort lente par suffocation ne suffit plus aux despotes du régime tunisien, ils accélèrent le processus par la liquidation systématique de tout élément non correspondant à la norme restrictive imposée. Le régime veut remanier la population à l’image d’un fantasme délirant qui a ouvert la porte à toutes les dérives et corruptions opportunistes. Toute cette haine, toute cette horreur qui s’abattent sur les prisonniers politiques est programmée d’avance au su et au vu de tout le monde. Chaque prisonnier d’opinion attend son tour dans les couloirs de la mort, il n’a le choix qu’entre la mort rapide s’il succombe à la torture et la mort lente s’il triomphe de ses tortionnaires. La Tunisie en entier est devenue pour ces gens un couloir de la mort.

En se servant d’une justice aux ordres, Ben Ali a lancé sa machine de vengeance contre Zouhair Yahyaoui, une vengeance qui a commencé avec les premières séances de torture qu’il a subies au Ministère de l’Intérieur, qui s’est amplifiée avec son transfert de la prison de 9 avril de Tunis, puis à la prison de Borj El Amri à 30 km de Tunis. Par ce dernier transfert de mauvais augure, Zouhair commence-t-il sa tournée des prisons tunisiennes ? Son destin rejoint-il celui des centaines de personnes qui l’ont précédé : une mort civile, une vie de fantôme dans le meilleur des cas, et la souffrance et la douleur comme quotidien ?
Ben Ali se venge des écrits satiriques et des proxies critiques d’Ettounsi. Une vengeance qui pourra être perpétrée par des détenus chargés de cette basse besogne ou par des gardiens aux ordres du palais. Si la loi du 3 mai 2001 place l’institution pénitentiaire sous la tutelle du Ministère de la Justice, cette même loi maintient les gardiens de prison sous la tutelle du Ministère de l’Intérieur. Dans les faits, plusieurs gardiens, placés stratégiquement, dépendent directement du palais et se sont ceux qui mettent à exécution la vindicte du régime de Ben Ali.

Toute la chaîne de commandement est responsable et coupable de ces crimes contre l’humanité : le Président, le Ministre de la Justice, le Ministre de l’Intérieur, le Ministre de la Santé, l’administration pénitentiaire, l’administration de la police… et sont responsables, complices et coupables aussi toutes les instances non tunisiennes (États, organismes publics et privés, organisations internationales) qui ont soutenu l’insoutenable et continuent à fréquenter l’infréquentable.

« Tunisie, réveille-toi ! »

Les habitants de la rue Mansouri