Trente mois de prison pour un tunisien « cyber-dissident » !


A l’ouest rien de nouveau. Dans le pays de nos frères tunisiens, la dictature de «Bac moins trois» fait encore des siennes. Pour la première fois de l’histoire du monde un cyber-dissident vient d’êtrecondamné lourdement.

« La police tunisienne vient d’arrêter Ettounsi. J’en appelle à votre solidarité ». C’est grâce à cet SOS posté sur le forum TUNeZINE (www.tunezine.com), le 4 juin dernier, que les (internautes) tunisiens ont appris la nouvelle de l’arrestation d’Ettounsi, le webmastre dudit site.

Mais l’histoire ne commence pas à ce moment : Petit flash-back. En juillet 2001, Ettounsi lance son site Internet s’appuyant sur la collecte et la divulgation de l’information censurée en Tunisie. «Défendu par des bénévoles anonymes, copié collé à partir de Tunis», le site connait dès sa création un important succès. Ce succès, il le doit à la publication, en exclusivité, de la lettre ouverte envoyée par le juge Mokhtar Yahyaoui au président tunisien Ben Ali dans laquelle le Juge dénonce rien de moins que « l’absence d’indépendance de la Justice». Comme s’il s’agissait de confirmer les propos du « juge rebelle », les autorités l’ont révoqué de son travail.

Mais, le succès de TUNeZINE ne peut se résumer à la publication de cette lettre. Profitant du vide créé par la disparition de « l’enfant terrible du web tunisien » (en l’occurence le site Takriz.com, littéralement raz-les-cou. ), TUNeZINE s’est rapidement imposé comme un des premiers sites d’information sur la réalité politique tunisienne.

Outre un noyau dur formé par six reporters talentueux, (Ettounsi, Sophie, Decepticus, Omar Khayyâm, Hsouna et Lecteur Assidu) la qualité des échanges entre des centaines d’anonymes a permis au site, constitué de deux forums, d’un magazine électronique et d’une lettre d’information quotidienne, d’acquérir une certaine crédibilité.

Dans ses papiers, Ettounsi nous plonge dans un monde virtuel où il raconte ses expériences virtuelles avec les tortionnaires du redoutable ministère de l’Intérieur. Comme quoi, la fiction peut parfois dépasser la réalité ! Ses cibles favorites sont Moncef Gouja (surnommé « Le Goujat »), directeur de publication du journal gouvernemental La Presse mais aussi l’incontournable Bel Ali; ZABA « pour les intimes ».

Même s’il est censuré depuis sa création, les (jeunes) tunisiens « champions du monde de la débrouillardise » arrivent à accéder à TUNeZINE (et à d’autres sites théoriquement inaccessibles comme ceux de RSF, Amnesty…) en s’échangeant des Proxy (adresses de
contournement permettant de se connecter à partir d’un serveur international et de déjouer ainsi la censure) ou en se branchant via les serveurs d’anonymat.
Mais, dans « une douce dictature », pareille audace ne saurait demeurer impunie. Le 4 juin, en arrêtant Ettounsi, les autorités ont décidé de frapper un des symboles d’une jeunesse tunisienne avide de libertés et dont l’insolence risquait de faire des émules. On découvrit dès lors qu’Ettounsi n’est autre que Zouhair Yahyaoui, le neveu du célèbre juge.
Un Comité exigeant sa libération s’est rapidement constitué autour de la dynamique Sophie Elwarda. D’autres comités de soutien se sont formés (ou sont entrain de l’être) aux quatre coins du monde. Et le site, effacé pendant quelques heures par le pouvoir, a pu être remis sur pied.
Dès lors, l’histoire d’Ettounsi et celle de TUNeZINE a fait les manchettes de nombreux journaux internationaux (La Une du Monde du 13 juin par exemple). Les ONG de défense des droits de l’Homme, les militants en faveur de l’Internet libre, les sites alternatifs et bien d’autres groupes, ont adopté la cause du cyber-dissident.

Le 13 juin, Ettounsi est passé devant le juge pour deux chefs d’accusation: Diffusion de fausses nouvelles et utilisation frauduleuse de moyens de communication (!) Les personnes présentes lors de cette audience ont assisté, amusées à une scène particulièrement cocasse pendant laquelle Ettounsi essayait de faire comprendre, à un juge incrédule, l’utilisation des Proxy.

Renvoyé au 20 juin, le procès s’est conclu sur la condamnation à deux ans et demi de prison du fondateur de TUNeZINE. Selon ses avocats, Ettounsi a refusé de comparaître et ce pour protester contre la falsification des pièces de son dossier et contre les mauvais traitements subis lors de son arrestation.

Entre temps, le pouvoir fermait de nombreux « Publinets » (les cybercafés locaux), officiellement pour piratage ou encore pour « facilitation d’accès aux mineurs aux sites pornographiques » mais l’origine politique de ces fermetures ne fait pas de doute.

Après « le référendum plébiscite » du 26 mai dernier (99,52% de Oui pour offrir à Ben Ali douze années de pouvoir en plus et une immunité judiciaire à vie), les militants tunisies craignent une nouvelle vague de répression; la période d’été étant traditionellement propice aux procès politiques rapidement expédiés.

Ainsi va la vie dans la Tunisie de Ben Ali

A.N.